Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

Une description "à la Natanson"

 

 

Mais la meilleure description reste celle de Jacques Natanson dans « Les Annales politiques et littéraires » du 1er septembre 1928. Sous le titre : « Le drame de Lormaye – Reportage d’un reportage » où Jacques Natanson raconte son épopée à Lormaye avec son grand ami Marcel Espiau :

 

« On inventerait la locution « une maîtresse femme » à la vue de Mme X… Grande, très forte, le visage éprouvé, la bouche amère avec un pli de malice, les cheveux à peine grisonnants, la voix un rien perchée, l’aspect revêche, mais un beau regard sombre. Elle a du être « une brune piquante ». La cinquantaine, peut-être moins. Cet état hybride, mi-citadin, mi-paysan, des petites villes de province est le plus consumant qui soit.

En attendant le retour du mari, elle nous reçoit dans sa cuisine, qui paraît être la seule pièce familière du rez-de-chaussée. Elle affiche une consternation stupéfaite, s’assied, « bras et jambes coupés » dit-elle – et cela semble vrai, - et prétend ne rien savoir de ces rumeurs ce qui est invraisemblable.

- Nous ne recevons pas de journaux.

Sur le buffet, deux feuilles récentes, pliées en quatre, sont posées là comme pour être relues…

On est heureux, on est tranquille, on a de l’argent plus qu’il ne nous en faut, on ne s’occupe de personne. C’est pour tout cela que les gens nous en veulent.

C’est possible. Mais depuis quand les paysans – et à notre époque – se targuent-ils d’être riches ?

Et elle discute le témoignage Viet.

- Pourquoi jeter un cadavre par-dessus le treillage, quand il y a une porte qui donne sur la rivière ?

Evidemment……… Et le mannequin ?

- Je ne comprends rien à cette histoire de mannequin. Il n’y a jamais eu ici d’épouvantail.

Je sens Espiau frappé comme moi. Quoi ? Pas même de mannequin ? Viet, qui ne paraît nullement fou, a été catégorique quant au cadavre. Pour le mannequin, il en a parlé sans passion. Il est d’autant plus certain de l’avoir vu qu’il en a été rassuré. C’est ce mannequin qu’on lui a presque montré pour l’abuser sur sa découverte nocturne. Il le considère comme un grossier alibi, un jalon vivement posé, auquel s’accrochera toute la défense. Et nous nous attendons à voir logiquement Mme X…. s’emparer de ce mannequin, le dresser victorieusement. Mais non ! Voici qu’elle le nie. Nous insistons :

- Ce ne serait pas un crime d’avoir jeté un mannequin.

-  Nous n’avons pas jeté de mannequin.

- Mais d’autres, peut-être ?

- Si nous avions jeté un mannequin, nous l’aurions trouvé. Nous traversons tous les matins, pour aller soigner nos bêtes. Et nos fenêtres donnent sur la rivière. Enfin, de la route, tout le monde l’aurait vu.

- Viet dit que tout le monde aurait pu le voir.

- Ce n’est pas vrai ; interrogez les gens.

- Les gens en disent bien d’autres.

- Parce qu’ils nous en veulent.

Espiau s’obstine. Il veut une conclusion.

- Etes-vous en mauvais terme avec Viet ?

- Mais non, au contraire.

Elle hésite, Espiau poursuit :

- Voyez-vous d’où tout cela peut provenir ?

- Oui…..

- Vous ne pouvez pas nous le dire ?

Un geste vague, suspendu par un coup de klaxon. Elle se lève :

- Voici mon mari.

Nous sortons. Celui que nous attendons manœuvre longuement une vieille conduite intérieure. Il nous aperçoit, marque une surprise hostile, et point de hâte.

(Nous apprendrons, ensuite, qu’il était là depuis dix minutes, que les voisins l’ont averti de notre présence et qu’il a longuement considéré notre voiture.)

Enfin, il descend et s’avance. Il est de petite taille, le visage desséché, un long nez coupant, les cheveux ras, un regard sans couleur qui, tour à tour, se dérobe et s’aiguise. Espiau engage le fer. Il riposte vivement :

- L’affaire Quemeneur ? Ils me font bien rire ! L’autre jour, ils accusaient Mme Lecourt. Hier, c’était Viet.

- Sa femme rectifie :

- On n’accuse pas Viet. C’est Viet qui t’accuse.

- Quoi ? (Il hurle.) Moi, j’ai tué Quemeneur ? Viet dit que j’ai assassiné un homme ? (il se dépouille de son gilet de laine, le jette violemment à nos pieds.) Je vais le démolir.

Il fait mine de s’élancer vers la rue. Sa femme le retient, nous le raisonnons :

- Viet ne dit pas que vous ayez tué Quemeneur, ni qui que ce soit.

- Bon. Alors ?

- Voulez-vous discuter posément ?

- Oui.

Nous rentrons dans la cuisine, il nous invite à nous asseoir. Nous nous relayons pour lui exposer la situation, interrompus par ses exclamations. Il ricane, hausse les épaules, frappe du poing sur la table, puis, tout à coup, se dresse, le poing tendu vers la maison de Viet, invisible, mais proche. Cela recommence ! Il crie et gesticule. Puis, sa colère s’apaise, et, à son tour, il discute le témoignage, reprend les arguments de son épouse. C’est à croire qu’ils les ont examinés ensemble.

- Nous avons toujours eu de l’argent. Nous n’avions pas besoin de ce que pouvait posséder Quemeneur.

- Le connaissiez-vous ?

- Non.

- On dit que vous vous connaissiez, que vous faisiez le même métier.

- C’est faux. Je suis marchand de bestiaux et il était marchand de bois. (Ceci d’un trait et il se reprend.) Du moins, je l’ai lu dans les journaux, à l’époque.

L’histoire du cadavre le fait pouffer, mais quand nous parlons du mannequin, il se fâche. Qu’est-ce que cette histoire ? Et il éructe des imprécations. Nous revenons au cadavre, et il s’adoucit. Que Viet ait cru voir, une nuit, un homme assassiné, cela lui paraît irrésistible. Que le même Viet ait contemplé, le lendemain, un épouvantail, voilà qui le met hors de lui. C’est inexplicable, mais savoureux. Et je songe que la confrontation, si elle a lieu, ne manquera pas d’intérêt.

- Je vais vous dire : je suis plus riche à moi seul que la moitié du pays. Et ils crèvent tous de faim. Tout vient de là.

Il a lu une note, dernièrement, dans les journaux, à propos de cette affaire, et sa femme et lui en ont parlé avec indifférence. Je regarde sa femme, qui nous a affirmé tout à l’heure, que la première nouvelle lui venait de nous. Elle intervient vivement :

- Et moi, je dis qu’il y a autre chose. Quelqu’un convoitait la place que j’ai ici. Et ce quelqu’un se venge. Voilà tout. En a-t-on assez accroché, la nuit, des bouts de papier où on racontait des horreurs sur mon mari !

Elle parle avec crainte, car le dit mari ne paraît pas accepter sa version. Sans doute ne croit-il pas à tant de noirceur chez la dédaignée qu’on ne nous nomme pas.

Mme X……… s’étend, et nous voici en pleins potins.

Espiau en a assez. Il entreprend l’homme :

- Enfin, que répondez-vous ?

Troisième explosion.

Je vais aller dans la rue et leur crier à tous ce qu’ils méritent !

Il s’agite frénétiquement et fait du bruit comme dix. Mais nous sommes habitués. De telles péripéties, pour être émouvantes, doivent se répéter avec une ampleur accrue.

Ici, l’effet renouvelé va se rétrécissant, et le comique jaillit. La vie est-elle comédie au point de semer du burlesque dans cette triste scène ?

Ou si c’est simplement le ressort de la sincérité qui joue mal ?....

Il est clair que nous n’obtiendrons rien de plus. Nous persuadons M. X….. qu’il serait peu profitable d’aller s’égosiller sur la place publique. Il se rend à nos raisons. Nous prenons congé, il nous accompagne, presque cordialement. Nous allons franchir le seuil. Mais il ne veut pas nous laisser sur cette impression. Craint-il que ses réactions nous aient semblé molles ? Le voici qui pique une cinquième crise suraiguë et complète, un peu comme une finale, tout l’orchestre reprenant le thème principal avant le baisser du rideau.

Comme, cette fois, personne ne le retient, il stoppe de lui-même sur le perron, et revient. Sa femme l’excuse :

- Mettez-vous à sa place.

- Si j’étais à sa place, dit Espiau, il y a longtemps que j’aurais corrigé Viet !

Sur cette approbation, qui devrait l’engager à poursuivre, l’autre s’apaise tout à fait, et nous serre la main. Et comme nous lui certifions que le mieux qu’il ait à faire est d’attendre tranquillement les évènements – il est, maintenant, pleinement d’accord – et de réclamer, ensuite, des dommages-intérêts au calomniateur, il daigne sourire et nous le quittons remuant des chiffres.

Pour moi, tel qu’on nous l’a décrit, je trouve qu’il n’a pas eu l’air assez content... »

 

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