Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

L'affaire Seznec racontée par Marthe Le Clech, historienne et morlaisienne

 

"O captain, my captain"

 

 

Je monte sur mon bureau pour ne pas oublier

qu'on doit s'obliger sans cesse à tout regarder

sous un angle différent"

 

Le professeur John Keating

in Le Cercle des Poètes Disparus

 

 

Je voulais attendre un peu pour écrire cet article. Mais la journée a bien mal débuté. La disparition du professeur John Keating (Robin Williams in Dead Poets Society) m'a plutôt chamboulé l'âme.

Il représentait pour moi l'exigence. L'exigence et le devoir de différence. Pour mieux voir les choses. Pour mieux aborder la vie. C'était l'été 1989. J'étais en Summer Session dans la classe de Michael J. Colacurcio (Littérature américaine du XIXe siècle) à U.C.L.A. quand ce film est sorti. J'y suis allée avec les autres étudiants. Je jubilais. Les auteurs de notre programme à l'écran. Et par quel acteur ! Oui, il reprétasenit pour moi l'exigence. Le refus du tout mâché. De la routine. Des faits surgelés. Alors, j'ai trouvé qu'aujourd'hui était le jour idéal pour parler du livre de Marthe Le Clech. Cette historienne morlaisienne. Cette discrète professeur d'histoire. Qui a certainement su donner à ses élèves la passion de la recherche des faits exacts.

Je vous livre in extenso ce qu'elle a écrit sur l'affaire Seznec dans son ouvrage (page 129 à 133) consacré à l'histoire de l'Hôtel de l'Europe : "Morlaix 1647 - 2009" :

 

"Frédéric Pottecher et l’affaire Seznec (1988)

 

Débat public au théâtre de Morlaix

 

Frédéric Pottecher «(1905-2001) est, à partir de 1945, chroniqueur judiciaire à la radio puis à la télévision. Il assiste à de grands procès : Pétain, Eichmann, Barbie, Marie Besnard, Dominici, Ranucci, Patrick Henry… Ce journaliste intègre, partisan de l’abolition de la peine de mort, fait avec passion et compétence des comptes-rendus des audiences. Cet excellent conteur vosgien a publié quelques ouvrages : Le procès Pétain (1980), Les Grands Procès de l’Histoire (1981)… Il fait étape à Morlaix, à l’hôtel de l’Europe, au moins deux fois. En mars 1967, à la demande de Pierre Lazareff, pour « Cinq colonnes à la une », il enquête, à Plourivo, Plomodiern, Morlaix… sur l’affaire Seznec pour tenter d’éclaircir quelques points obscurs et de combler un peu les lacunes de l’instruction menée quarante-six ans plus tôt. Il revient à Morlaix le 7 décembre 1988, invité par la Ligue des Droits de l’Homme du Finistère qui a, depuis la condamnation de Seznec, pris fait et cause pour le bagnard. ; celle du Morbihan aussi.

Se trouvent donc, ce soir-là, sur la scène du théâtre, pour un débat public animé par Thierry Guidet, rédacteur en chef d’Ouest-France à Morlaix, Frédéric Pottecher et Denis Le Her-Seznec, petit-fils du maître de scierie et client fidèle de l’hôtel de l’Europe.

Sept cents personnes, très bien informées, remplissent le théâtre. Les plus âgés ont suivi les évènements en direct, en 1923-1924 ; les parents et grands-parents ont parlé de cette affaire dans les demeures morlaisiennes depuis 1923, plusieurs livres ont été publiés sur l’affaire et l’ouvrage de l’avocat de la famille Seznec, Denis Langlois, vient d’être un succès de librairie à Morlaix. Je frissonne quand un homme crie du poulailler : Mon grand-père était juré. Je sais qu’il a envoyé Seznec au bagne. Quand un membre du clan Quéméneur rétorque à Denis Seznec : Il n’y a pas de salopard dans ma famille, je retiens mon souffle, je réalise, brutalement, que cette famille aussi existe, et que l’un des leurs a disparu.

A la fin de cette réunion, Denis Le Her-Seznec lance un vibrant appel au Garde des Sceaux, Pierre Arpaillange, pour une révision du procès. Frédéric Pottecher se dit convaincu qu’elle aura lieu.

 

L’affaire Seznec

 

Qui est Guillaume Seznec ?

 

Guillaume Seznec, son épouse Marie-Jeanne Le Marc, et leurs quatre enfants, s’installent à Traon ar Velin, en Morlaix, à proximité de l’octroi, en mai 1919. Ils ont, en effet, en février 1918, acheté la scierie de Jean-François-Marie Castel et viennent créer, entre le Queffleuth et la rue de Brest, une blanchisserie. Ils ont cédé le fonds de celle qu’ils exploitent à Saint-Pierre Quilbignon au frère de Madame Seznec, Charles Marc. Leurs principaux clients sont, à Brest, de l’été 1917 à l’été 1919 environ, l’armée française et les hôpitaux américains qui règlent en dollars-or. Le couple Seznec pratique là aussi la vente en gros de savons et la redistribution de marchandises provenant des stocks laissés par les Américains (couvertures, matelas, voitures, pièces détachées…), acquis par des voies légales ou illicites, car les entrepôts d’Etat, mal gardés, ont parfois été pillés. A Morlaix, Seznec exploite également la scierie qu’il a rénovée et équipée, ainsi qu’une saboterie après avoir acheté, début juin 1919, son outillage mécanique à Monsieur Jégou demeurant 29, route de Callac. Le couple s’est endetté pour réaliser ces acquisitions et aménagements ; il doit encore 18 000 francs à Castel, par exemple.

 

A Morlaix, Monsieur Seznec a la réputation d’un brasseur d’affaires taciturne, rusé, chicanier, magouilleur ; on le dit mauvais payeur. Il est aussi procédurier ; il comparaît devant le tribunal de commerce de Morlaix à plusieurs reprises, en pure perte : en 1921, contre des assurances ; le 25 août 1922, il est opposé à Charles Tréal mais ne se présente pas à l’audience. Le 30 septembre 1922, il conteste, en appel, (jugé par défaut le 25 août 1922) les prétentions du marquis de Lescoët, de Lesquiffiou : Seznec soutient, à tort, que certaines factures de bois ont été réglées ; l’une d’elles s’élève à plus de vingt mille francs. Le 3 mai 1923, en appel du jugement du 20 mai 1922, il est face à Caillet, entrepreneur électricien à Paris ; il cherche à différer le jugement en demandant une contre-expertise qui lui est refusée ; il est condamné à verser à l’installateur 15 567 francs dont deux mille de dommages et intérêts. Bernez Rouz indique d’autres ardoises de Seznec ; il a même emprunté 6 366 francs à Angèle Labidou, sa bonne. Visiblement, en 1923, il a de grosses difficultés financières, ne peut faire face à ses engagements, cherche à retarder les règlements en demandant expertise puis contre-expertise.  Si son épouse a réellement des dollars-or, estimés à 60.000 francs, pourquoi n’a-t-elle pas puisé dans son bas de laine pour éponger toutes leurs dettes ? Pourtant Seznec dit avoir signé, le 22 mai, à Brest, une promesse d’achat de la belle propriété de Traou Nez à Plourivo, et avoir versé, ce jour-là, à son ami Pierre Quéméneur 4 040 dollars-or, avec engagement de régler le solde, 35.000 francs, le jour de l’entrée en jouissance. Francis Gourvil, dans un mémoire sur cette affaire (fonds Gourvil aux AD 29), a calculé le poids et le volume de ces pièces prétendues remises au vendeur, et a conclu qu’aucun des deux hommes ne pouvait les avoir transportées dans ses poches, et estimé leur poids à presque sept kilos. Ce document de cession sera déclaré faux, tapé sur une machine à écrire achetée par Seznec au Havre, après la disparition de Quéméneur, et la vente annulée. Ces dollars-or, s’ils existaient, ont bien été convertis en francs ; où et par qui ? Aucune réponse.

 

 

MARTHE-LE-CLECH-PQ.jpg

En page 131 du livre de Marthe Le Clech

 

Qui est Pierre Quéméneur ?

 

Pierre Quéméneur, 46 ans, célibataire, négociant en bois à Landerneau, beau-frère de Maître Pouliquen, notaire à Pont L’Abbé, est conseiller général du canton de Sizun. Lui et son ami Seznec pensent avoir trouvé un bon filon pour s’enrichir rapidement : l’achat et la revente à grande échelle, aux Russes, de voitures de luxe provenant des stocks laissés en France par les Américains, grâce, peut-être, à des appuis occultes et des intermédiaires parisiens.

 

Voyage à Paris. Disparition de Quéméneur

 

Le 24 mai 1923, Seznec part au volant d’une Cadillac pour Rennes où il rejoint son ami Quéméneur. Le lendemain, ils prennent la route pour Paris où ils vont livrer la voiture qui appartient à Seznec mais que Quéméneur a obtenu en caution, en échange d’un prêt de 15.000 francs consenti à son compère en octobre 1922. Le véhicule connaît plusieurs ennuis mécaniques, si bien que Quéméneur décide, selon Seznec, de prendre le train à Dreux ;  Seznec rejoindra son compagnon à Paris le lendemain si l’état de l’automobile le permet.  On ne reverra plus Quéméneur ni vivant, ni mort. A-t-il pris le train pour Paris ? A-t-il été tué ? Si oui, où et par qui ? Est-il victime d’un règlement de compte familial ? A-t-il fui en Amérique ? Très vite les soupçons et les accusations se portent sur Seznec qui, au lieu de se rendre à Paris, est rentré à Morlaix.

La Cour d’Assises de Quimper tranche le 24 octobre 1924 : Seznec est condamné aux travaux forcés à perpétuité par dix jurés sur douze. Seznec a échappé à la peine de mort car la préméditation n’a pas été retenue. Il purge sa peine à Cayenne. Voilà résumée l’affaire Seznec : un crime sans cadavre, sans témoin, sans aveux, des années de bagne pour un innocent ou un coupable.

 

 

Témoignages de voisins et d’ouvriers de Seznec

 

Les Morlaisiens suivent l’affaire dans la presse locale et nationale dès le 26 juin 1923, et commentent les nouvelles.

L’instruction est menée par le juge Campion, les commissaires Cunat et Vidal, assistés parfois par le policier Bonny. Seznec accumule les gaffes : il se trompe de lieu, d’heure, se contredit ; puis il tente d’obtenir de faux témoignages et cherche à s’évader de la prison du Créach Joly. Certains faits sont troublants : le cric de la Cadillac a disparu ; serait-il l’arme du crime éventuel ? A l’hôtel Nourrisson, en la Queue-en-Yvelines, où Seznec s’est arrêté sur le trajet de retour, Hélène Conogan a vu, le 26 mai, une valise jaune, semblable à celle de Quéméneur, à l’arrière de la Cadillac ; le garagiste Edouard Coulomb remarque une tache, peut-être de sang, sur le bidon d’essence vendu par un laitier à Seznec dont le véhicule est tombé en panne sèche. Jean Bouchard, à Dreux, qui a fait le plein du véhicule, dont les rideaux sont tirés, a aperçu sur le plancher et le siège arrière, quand Seznec a pris son entonnoir, un tissu noir couvrant quelque chose de volumineux ; le cadavre de Quéméneur ? Les témoignages de deux employés de Seznec sont versés au dossier : ¨Paul Baron s’étonne de la chaleur intense du four de la machine à vapeur, le lundi 28 mai à 7 heures. Un autre dit au maréchal des logis Castel, qui recueille sa déposition, que deux cordes de bois rangées près de la chaudière ont disparu. Les proches voisins de la scierie ne reçoivent pas la visite de la police.

Yves Le Saout, assureur morlaisien, décédé en février 2003, qui habitait la maison de l’octroi au moment des faits, a mené l’enquête et a recueilli des témoignages ces dernières décennies. En 1998, il les a consignés dans un petit fascicule intitulé « L’innocence d’un coupable ». ; à ma demande, il a déposé un exemplaire à la bibliothèque municipale de Morlaix. Il rapporte les propos de sa grand-mère paternelle, de Mesdames Postic-Le Nen, Faudet et Lanc, de Louis Le Bars et d’un ouvrier de Seznec. Pour ces témoins de proximité, une certitude : Seznec a  brûlé le corps de Quéméneur dans la chaudière de 90 m3 de la scierie hydraulique et a jeté les cendres et résidus dans les eaux du Queffleuth voisin. L’un d’eux parle d’une grande lueur venant de la scierie pendant la nuit. Tous évoquent l’odeur pestilentielle qui a envahi la vallée pendant plusieurs heures, le dimanche.

Lors d’enquêtes sur d’autres sujets, j’ai rencontré Madame Postic-Le Nen et Monsieur Le Bars, et je confirme les témoignages rapportés par Monsieur Le Saout. J’ajoute que Jeanne-Anna Madec et Jules Bodénès, qui habitaient la Venelle du Queffleuth, m’ont aussi parlé de ces odeurs de charogne brûlée.

 

 

Après le bagne

 

Revenu en France en 1947, Seznec clame toujours son innocence. , et mène le combat pour sa réhabilitation, avec le soutien de sa fille Jeanne qui a épousé François Le Her, témoin à décharge pour Seznec puisque, lors de l’instruction, il a déclaré avoir rencontré Quéméneur à Paris, le 26 mai, c’est-à-dire après sa mort supposée.

Madame Le Her tue son mari au cours d’une violente dispute en 1948, et est acquittée l’année suivante. Guillaume Seznec est renversé par une camionnette dont le chauffeur prend la fuite le 14 novembre 1953 ; il meurt des suites de ses blessures le 13 février 1954.

Depuis la condamnation de Seznec en 1924, tardivement, des témoins ou prétendus témoins se manifestent, de nombreuses hypothèses sont formulées. Des enquêtes et contre-enquêtes se succèdent, sans faire avancer la vérité. Découvrira-t-on, un jour, les dents de Quéméneur ou un dossier édifiant qui innocentera ou culpabilisera définitivement Guillaume Seznec ? Une liasse concernant le trafic de Cadillac dort-elle sur une étagère ? Le nom de Quémeneur est-il inscrit sur un registre de voyageurs en partance pour les USA ? Mettra-t-on la main sur les archives concernant la vente des stocks américains ?

La famille Seznec a déposé une nouvelle requête en révision du procès en décembre 1998 et, le 30 mars 2001, la Morlaisienne Marylise Lebranchu, ministre de la Justice, a agréé cette demande afin de régler le problème de l’incertitude et du doute. Les cinq magistrats de la Commission de révision des condamnations pénales ayant reconnu sa recevabilité, le dossier a été transmis à la Chambre criminelle de la Cour de cassation ; celle-ci pouvait, soit rejeter la demande, soit annuler la condamnation aux travaux forcés à perpétuité par la Cour d’assises du Finistère en 1924, et ainsi « décharger la mémoire du mort ». Le 15 décembre 2006, elle a rejeté la demande d’annulation de la condamnation de 1924. Cette décision est encore controversée mais, sur un point, les Français sont, je crois, unanimes : ils expriment leur admiration pour Denis, le petit-fils de Guillaume Seznec, pour la détermination et la pugnacité dont il a fait preuve, afin d’obtenir la réhabilitation de son grand-père ; le combat de sa vie."

 

Dans son récit du passage de Frédéric Pottecher à l'Hôtel de l'Europe, Marthe Le Clech nous parle d'un membre du clan Quémeneur. Et je réalise une fois de plus que je n'en connais aucun. Qu'il y a bien longtemps que j'aimerais interviewer l'un d'entre eux. Pour avoir une autre version. Celle de l'autre famille. La famille du disparu.

 

Dans son récit sur l'affaire Seznec elle-même, je connais, bien entendu, la piste Le Saout. A laquelle j'ai d'ailleurs consacré un article. Mais les deux personnages de Thérèse Malet et de Jean Bouchard m'interpellent toujours autant. J'ai repris le livre de Bernez Rouz, il indique en note de bas de page 153 que Thérèse Malet a fait sa déposition le 20 juillet 1923. Pour Jean Bouchard, en bas de page 154, c'est la date du 30 juin 1923 qui est évoquée. Je n'ai gardé aucun contact avec Bernez Rouz. Et c'est bien dommage. Car j'aurais aimé qu'il m'explique comment ces deux témoignages ont pu échapper à tous ceux qui avaient consulté le dossier Seznec avant lui.

Me Denis Langlois à qui j'ai posé la question, via son blog, me répond : "Jean Bouchard, "un mécanicien de Dreux"). Il dit qu'il a vu sur le siège et sur le plancher de la Cadillac "une toile ou une couverture noire qui devait recouvrir plusieurs colis à en juger par le volume". Il reconnaît Seznec, vraisemblablement sur photo.

 

Ce qui est surprenant, c'est que par la suite personne ne fait plus aucune allusion aux déclarations de Bouchard. Il n'est pas interrogé à nouveau par la police, il n'est pas entendu par le juge d'instruction et ne témoigne pas devant la Cour d'Assises. Par contre, la police et la justice s'appuient sur le témoignage de la jeune Hélène Conogan, 14 ans, qui à La Queue-les-Yvelines a seulement vu dans la voiture de Seznec une valise de la même couleur que celle de Quemeneur.

 

Pourquoi ce silence fait sur le témoignage de Bouchard ? Est-ce parce qu'il laisse entendre que Seznec n'a pas dissimulé le cadavre de Quemeneur dans la région de Houdan ou de La Queue-les-Yvelines, mais l'a emmené au-delà de Dreux, ce qui va à l'encontre de la version officielle ? (C'est la thèse soutenue notamment par Vilain et Baker, ainsi que par ceux qui pensent que Seznec a brûlé le cadavre à Morlaix dans sa chaudière.)"

 

Une visite aux Archives de Chartres est à envisager rapidement....

 

 

Liliane Langellier

 

P.S. Et voilà un sujet de L'affaire Seznec revisitée qui risque d'aiguiser la curiosité de nos lecteurs : Pierre Quéméner, “chaud lapin” : une réputation usurpée ?

 

 

 

Livre de Marthe Le Clech

Livre de Marthe Le Clech

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
Je prie mon aimable lectorat de bien vouloir excuser les perturbations actuelles dans la mise en page de ce blog..<br /> J'ai eu l'audace de m'aventurer au pays du Nouvel Overblog. Et j'ai un peu de mal à comprendre leur langue.<br /> Mais tout va s'arranger (un jour ou l'autre).
Répondre