Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

Affaire Seznec : Spécial 90ème anniversaire : mardi 22 mai 1923

 

 

 

 

 

« Je peux vous prouver que je suis susceptible

d'accepter cinquante mille dollars tout de suite,

sans broncher. »

Salvador Dali

 

 

 

Ce foutu 22 mai, c'est LA journée de l'affaire Seznec. Si on savait vraiment ce qu'ils ont trafiqué, nos deux compères, je pense que l'on aurait la clé de l'énigme....

 

Je continue avec Bernez Rouz.....

 

 

 

http://www.sacra-moneta.com/varia/10dollarsindien.jpg

 

 

2. Le mardi 22 mai à Landerneau, Brest, Lesneven, Landerneau

 

L'instruction a permis de complèter l'emploi du temps des deux personnages lors de cette journée capitale. Seznec rejoint effectivement Quéméneur tôt le matin à Landerneau. Avant de quitter Landerneau, il se rend d'abord chez Julien Le Grand, ancien maire de la ville, à qui il devait de l'argent, pour qu'il appose sa signature sur une traite de 4 800 francs que lui avait signée l'acheteur de son automobile Sizaire et Naudin. "M. Quéméneur l'attendait devant chez moi avec son auto pour aller à Brest".

 

Les deux hommes prennent ensuite la route de Brest dans la Panhard de Quéméneur. Seznec a l'intention d'échanger ses dollars-or. "Je devais continuer sur Brest pour y échanger 4040 dollars en or, que je possédais depuis la guerre et que j'avais emportés avec moi. Cette somme était composée de 99 pièces de 20 dollars et de 206 pièces de 10 dollars. Entre Landerneau et Brest, j'ai fait part à M. Quéméneur de mon intention d'aller les échanger. Il m'a fait la réflexion qu'il croyait que ma femme n'aurait pas voulu échanger ces dollars sans acheter une propriété dans les environs de Paimpol que ma femme et moi avions visitée auparavant. En arrivant à Brest, M. Quéméneur m'a dit ceci : "Ne change pas tes dollars avant de me revoir". Puis nous nous sommes séparés".

 

Il expliquera au juge Campion le 24 juillet que Marie-Jeanne, propriétaire des dollars, a décidé de les vendre parce que le cours était très élevé.

 

Les deux hommes vont chacun de leur côté. Quéméneur téléphone à son beau-frère rentré tôt à Pont-l'Abbé pour lui demander de l'argent. La somme est considérable et représente la quasi-totalité du dû de Pouliquen à Quéméneur soit 150 000 francs, somme que Pierre Quéméneur avait avancée à son beau-frère pour acheter l'étude notariale de Pont-l'Abbé. Pouliquen ne peut avancer une telle somme, ils se mettent d'accord sur 60 000 francs. Le notaire recevra le lendemain un courrier de Quéméneur lui demandant d'adresser un chèque barré à son nom sur la Banque de France à Paris.

 

Quéméneur se tourne alors vers son banquier, la Société bretonne de crédit et de dépôts. Il demande une autorisation de découvert de 100 000 francs pour quelques jours. Voici comment Gabriel Saleun, fondé de pouvoir, détaille les dires de son client : "C'est pour traiter un marché d'automobiles américaines, camions ou autres, peu importe l'état, pouvu qu'elles puissent rouler d'un garage à l'autre. J'ai découvert cette affaire par des annonces de journaux et me suis mis en relation avec un ami de Paris qui occupe certainement une bonne situation en Amérique. Il m'a montré des papiers qui donnent toute sécurité. J'ai autant confiance en lui qu'en moi. Je dois acheter au comptant ces voitures pour les rassembler dans un garage pour les livrer ensuite dans un autre garage par série de dix où elles me sont payées immédiatement. Ces transactions doivent rapporter deux peut-être même trois fois le montant versé".

 

Sceptique, le banquier refuse de lui accorder ce prêt. Il cherche même à dissuader le conseiller général de se lancer dans une entreprise qu'il juge louche. Sûr de lui, Quéméneur se fait pressant : "Je me souviens que M. Quéméneur m'offrit à me verser une certaine somme d'argent pour que je l'accompagne à Paris voir son intermédiaire". Pierre Quéméneur ne réussit qu'à tirer 10 000 francs. Il touche cependant des créances ce jour-là : 4 800 francs d'un avocat de Saint-Brieuc et 14 800 francs de l'industriel Verlingue pour une livraison de fagots. Pourtant, Quéméneur possède plus de 100 000 francs sur son compte en banque, on peut s'étonner des réticences du banquier. Vers midi, il retrouve Seznec à l'Hôtel des Voyageurs. Entre-temps, celui-ci a rencontré rue de Siam son notaire morlaisien Me Vérant : "Je fus abordé vers 11 h 30 au bas de la rue de Siam par Seznec. Il me dit qu'il venait d'acheter une propriété et qu'il consacrait ses dollars au paiement. Ses affaires devenaient prospères ajouta-t-il. Il venait de vendre sa Cadillac et partait la livrer à Paris". Jean Vérant qui suit les affaires de Seznec depuis 1919, raconte aussi dans ce témoignage tardif que Seznec est venu en février ou mars lui présenter quelques pièces pour en connaître la valeur. Il confirme ainsi la présence de ces dollars énigmatiques dont on ne verra plus jamais la trace.

 

C'est à la terrasse du café, selon le maître de scierie, que la vente de Traou-Nez se serait conclue : "Lorsque je l'ai retrouvé à l'Hôtel des Voyageurs à midi moins vingt pour prendre l'apéritif, M. Quéméneur m'a dit : "Eh bien ! c'est convenu, je prendrai tes dollars, je te ferai une promesse de vente de la propriété et tu me verseras en plus une somme de 35 000 francs le jour de l'entrée en jouissance. Cette promesse de vente a été rédigée en deux exemplaires sur timbre et nous l'avons signée. Je possède une des expéditions : aussitôt la promesse de vente réalisée, j'ai versé à M. Quéméneur les 4 040 dollars". C'est là que l'acte de vente portant la somme de 35 000 francs aurait été signé en deux exemplaires par les deux hommes. Seznec précisera au juge Campion qu'ils se sont séparés à 13 h 30. Quéméneur devait faire préparer le projet d'acte de vente de Traou Nez. De mon côté j'allais régler quelques affaires en ville. A notre rencontre à 15 h 30, il me présenta le projet d'acte que je signai et je lui remis alors les dollars. Cet acte était fait en double exemplaire et j'en conservai un". Ces dollars représentaient la coquette somme de 60 781 francs. Seznec aurait donc acheté Traou-Nez pour 95 000 francs.

 

Officiellement, le domaine acheté trois ans auparavant 25 000 francs, vaudrait 35 000 francs. Une plus-value normale qui ne devait pas éveiller les soupçons du fisc.

 

Puis, c'est de nouveau de voitures qu'on discute. Pierre Quéméneur dit à Guillaume Seznec qu'il voulait acheter la voiture de Marc, entrepreneur au haut de la rue de Paris ainsi que celle de Le Page à Landerneau. Ils se contenteront d'une voiture à Lesneven. Dans une deuxième version des faits, Seznec dira au juge Campion que c'est dans la Panhard entre Brest et Lesneven qu'il remit les dollars à Quéméneur. En tout état de cause, ils vont l'après-midi acheter une voiture chez Le Verge à Lesneven. L'affaire est conclue rapidement, puisque Quéméneur avait déjà approché Le Verge quelques mois auparavant pour acheter cette voiture. Le prix est fixé à 12 000 francs. Mais, prudent, l'acheteur précise : "M. Quéméneur se réserve le droit d'option sur la voiture en question, d'ici la date de la livraison et même le droit de ne pas la prendre si bon lui semble". Jean Le Verge expliquera aux enquêteurs que Quéméneur voulait se séparer de sa Panhard et ne voulait donc pas posséder deux voitures en même temps.

 

ACTE-LE-VERGE.jpgSi Le Verge a remis le seul exemplaire de ce contrat au commissaire Cunat le 2 août 1923,

il ne pouvait donc pas être dans la valise trouvée au Havre le 20 juin.


 

Marie-Jeanne Seznec déclarera au commissaire Cunat lors de sa première déposition : "en rentrant chez nous le soir, mon mari m'a appris qu'ayant rencontré par hasard Monsieur Quéméneur, sans me préciser à quel endroit, ce dernier lui avait dit qu'il ne serait pas content s'il ne voulait pas lui remettre les pièces d'or. Et c'est ainsi qu'il avait remis l'or à M. Quéméneur et qu'il s'était arrangé pour acheter la propriété".

 

Cette journée du 23 est capitale puisqu'elle prépare dans le détail l'expédition de Paris. Les deux hommes ont besoin d'argent pour être en position de négocier avec leur contact parisien ; faisons un rapide calcul : Quéméneur pouvait compter sur les 60 000 francs du notaire Pouliquen, sur les 10 000 francs de son banquier brestois, sur les 6 000 francs qu'il avait tirés de son compte les 18 et 19 mai, et sur les 15 000 francs que lui devait Seznec une fois vendue la Cadillac à Paris. Seznec, lui, pouvait compter sur les 60 000 francs que valaient ses dollars-or desquels il faut enlever les 15 000 francs qu'il devait à Quéméneur. Cela confirme la déclaration de Julien Legrand au juge Campion. Quéméneur lui aurait dit posséder de 80 000 à 100 000 francs et Seznec environ 40 000 francs. Ceci est confirmé également par Jenny Quéméner qui indiquera que son frère avait sur lui une somme d'environ 17 000 francs.

 

Si l'existence du trésor de guerre de Seznec n'est pas contestable, la cassette qui le contenait pesait plus de 6 kilos. Aucun témoin ne l'a signalée dans la journée : ni Le Grand ni Quéméneur qui l'aurait dit à sa soeur, ni Me Vérant ni le directeur de l'Hôtel des Voyageurs ni Le Verge ni Pélagie Caradec, la bonne de Quéméneur. Seul Seznec prétend avoir donné les dollars à Quéméneur mais dans deux lieux différents. Ces dollars ont-ils servi à l'achat de la propriété de Traou-Nez ? Le témoignage de Julien Le Grand apparait comme essentiel ; il sait que le conseiller général cherche à vendre une propriété mais Quéméneur ne lui parle pas de vente de Traou-Nez. De même quand Jenny Quéméner rencontre Marie-Jeanne le 4 juin pour avoir des nouvelles de son frère, elle cite cette phrase de Mme Seznec : "Si nous achetons Traou-Nez, vous viendrez nous voir ?" Ce qui peut laisser supposer que la tractation n'avait pas abouti.

 

Seznec sans ses dollars n'avait aucune liquidité. On pourrait envisager l'hypothèse que les deux hommes se sont mis d'accord sur une vente postérieure de Traou-Nez, suivant le résultat des tractations parisiennes : si les dollars servaient pour le marché des Cadillac, Quéméneur vendait Traou-Nez à Seznec ; s'ils ne servaient pas, on verrait plus tard. Au pire, la Cadillac aurait été de toute façon vendue à Paris. Seznec n'a demandé une autorisation de déplacement de véhicule que pour un Landerneau-Paris et seulement pour quatre jours.

 

Interrogée sur cette tractation dès sa première audition, Mme Seznec fait aussi une déclaration lourde de sens : visiblement Guillaume ne lui a rien dit de son rendez-vous d'affaires avec Quéméneur, il ne l'a pas consultée sur l'utilisation des dollars alors que ceux-ci lui appartenaient en propre. La question de ces dollars-or reste une énigme non résolue.

 

Pages 62 à 67.

 

 

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à suivre...

 

 

N.B. Juste deux remarques personnelles :


- J'avais complètement occulté le fait que Pierre Quéméneur joint son beau-frère Pouliquen AVANT de se rendre à sa banque pour demander un prêt. Et cela est d'importance. Car cela prouve à quel point il avait besoin d'argent. Et rapidement.


- Nous n'avons comme récit de cette journée que la parole de Guillaume Seznec. Avec quelques précisions du banquier Saleun. De Julien Le Grand. Et de Marie-Jeanne. Un peu maigre pour se faire une véritable idée de ce qui s'est vraiment passé !

 

Et pour en savoir plus sur les dollars-or, allez donc jeter un oeil sur :

L'affaire Seznec : révisions de la rentrée

 

 

Et puis, une dernière précision, à regarder attentivement cette image, vous pensez que L'Hôtel des Voyageurs et la rue de Siam étaient le lieu idéalement calme pour échanger de l'or en terrasse ????

 

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Alain D 15/03/2015 21:00

Je lis pour la première fois in extenso la plaidoierie de Philippe Lamour en 1932.
Sur Houdan/Dreux, etc., je crois qu'il est imparable, ainsi que sur la journée de Quemeneur à Paris le samedi. Argumentation, sur ces points, d'ailleurs, très proche de celle de Denis Langlois dans "Pour en finir..."
Il se lance ensuite sur la piste de Traou-Nez, et, bon, on sait ce qu'il en est...
Sur les fameux dollars-or, voici ce qu'il dit :
"Un employé de banque qui s’appelle Juiff – il doit donc s’y connaître – a été appelé à vérifier la valeur de ces dollars."
Là, je tique : je ne sais pas si Philippe Lamour était personnellement antisémite. Peut-être même pas, en dépit de convictions politiques, à cette époque, qui nous semblent aujourd'hui douteuses...
Mais, justement, même sans antisémitisme, surtout sans antisémitisme, que signifie cette allusion au patronyme de l'employé de banque appelé à se prononcer sur la valeur des dollars, sinon un assez misérable "clin d'oeil" à son auditoire, une "sous-plaisanterie" au milieu d'un exposé il est vrai sérieux et aride... ?