Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

Affaire Seznec : le procès de l'affaire Cadiou

 

 

 

 

 

« L'histoire est un perpétuel recommencement. »

Thucydide

 

 

 

 

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Je n'ai pas résisté... Pour les 100 ans (merci Enklask de l'avoir rappelé sur Twitter) de la découverte du cadavre de Louis Cadiou (5 février 1914), je me suis achetée le vrai numéro de "Crimes et Châtiments". Parce qu'il faut bien vous dire que sur l'affaire Cadiou, il n'y a pas eu florilège d'oeuvres !

 

Dommage ! Car cette affaire préfigure l'affaire Seznec. Histoire de réviser un peu, lire l'article sur ce blog. Voir aussi aux Archives Départementales du Finistère : les faits divers. Lire aussi le journal "Le Temps" du 6 février 1914, en page 4, 4e colonne.

 

Alors, allons-y pour le procès....

 


 

 

"Le 23 septembre 1919, la chambre des mises en accusation de Rennes renvoyait l'ingénieur Pierre devant la cour d'appel de Quimper, pour inculpation d'assassinat ; les débats étaient fixés au 26 octobre suivant.

 

 

Le 24 octobre, M. Louis Pierre se présentait au palais de justice de Quimper et était écroué sur sa demande. A la date fixée, l'audience était ouverte à midi, Me Maurice Flach se portait partie civile au nom de Mme Cadiou, Me Henri Robert occupait le banc de la défense.

 

Une nombreuse assistance se pressait aux assises de Quimper ; l'ingénieur Pierre qui avait coupé sa barbe, ne portait plus que des moustaches, paraissait extrêmement calme, et ce fut avec une grande sérénité, un homme maître et sûr de lui, qu'il promena sur l'auditoire ses yeux abrités derrière de larges lunettes.

- Vous vous appelez Pierre (Louis, Désiré) ; vous êtes ingénieur, âgé de trente-sept ans, autrefois domicilié à la Forest et aujourd'hui à Lyon, 1, rue de Saint-Nicolas. Je dois d'abord faire connaître à Messieurs les jurés votre caractère, vos habitudes sociales, vos moeurs. On vous représente comme sournois, ne regardant jamais en face.

R. - Ma vue est mauvaise, j'y vois mieux en regardant de côté.

D. - Vous êtes aussi très réfléchi, très calculateur, doué d'une grande force physique ; vous seriez aussi très brutal : on vous accuse d'avoir, sans nécessité, tué le chat de l'usine. Les témoins prétendent vous avoir entendu dire :

- Si Cadiou veut m'embêter, je le fous à l'eau !

Me Henri Robert intervenait :

- Il y a aussi un dossier d'autres renseignements ; ceux-là représentent Pierre comme "serviable, doux et très correct !" ainsi s'exprime notamment le maire de Landerneau.

Le président rappelait ensuite à l'inculpé les rapports entre M. Cadiou et son ingénieur. Puis, après avoir rappelé que de nombreux témoins prétendaient l'avoir aperçu le 13 décembre 1913 à l'usine de la Grand'Palud, sur la route, en compagnie de son patron, il précisait :

- A l'instruction, vous avez affirmé que votre patron avait dû être assassiné le 29 ; or, nous avons la preuve qu'il était à Landerneau et à la Grand'Palud le 30 au matin.

"Nous savons quel costume il a revêtu ce jour-là, celui même qui recouvrait son cadacre un mois plus tard. Il avait annoncé son intention de revenir le soir. Il avait déjeuné d'un tapioca au lait. Détail important, on retrouva du laitage dans son intestin à l'autopsie.

Tranquillement, Pierre répliquait :

- Je n'ai rien à dire là-dessus, mais je répète qu'il y a des écritures établissant que M. Cadiou n'a pas paru le 30 au bureau.

"Des écritures, j'insiste, non des souvenirs.

"Les témoins se trompent.

D. - Et les trois autres témoins qui vous ont vu pénétrer avec Cadiou, le 30, à onze heures, dans le bois où l'on découvrira son corps.

R. - Ils se trompent aussi.

D. - Quel a été l'emploi de votre temps pendant la journée du 30 ?

R. - Au bout de six ans, monsieur le Président, je ne m'en souviens pas.

"Tout ce que je puis vous dire, c'est que si des témoins prétendent m'avoir vu avec M. Cadiou à la date du 30, il y en a d'autres qui affirment qu'ils ont vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, le 31 décembre et le 1er janvier. Ce qui prouve que, contrairement à ce que soutient l'accusation, M. Cadiou était encore vivant ces deux jours-là.

D. - Ces dépositions sont d'importance inégales. Nous les entendrons.

"Autre charge... N'avez-vous pas dit, non plus, dans certaines circonstances, que vous tueriez un homme comme une mouche.

R. - Je le dirais encore maintenant.

D. - Quand on a découvert le cadavre de votre patron, vous avez paru très ému.

R. - Qui ne l'eût été à ma place ?

D. - Votre attitude a paru à certains des plus embarassée.

R. - Cest affaire d'interprétation. J'étais surtout très sincèrement affecté.

D. - Comment expliquez-vous que vous ayez eu en votre possession un revolver identique à celui qui a servi au crime, des balles non seulement de même fabrication, mais présentant les mêmes défauts, fait exceptionnel, ainsi que l'établit le rapport de M. Grivolat.

R. - Je maintiens avoir cédé en février 1913 le revolver acheté par moi chez l'armurier Marie, de Landerneau, à un voyageur dont je ne sais pas le nom.

D. - Cependant, en novembre, vous écriviez à votre ami Faucon : "Je porte sur moi un rigolo."

R. - J'ai écrit cela pour faire le fanfaron.

Somme toute, le président, dans un véritable résumé très long, très diffus et très inconsistant, ne faisait que reproduire des accusations qui avaient été portées contre l'accusé en 1914 par le juge d'instruction Bidard de la Noë, ce qui lui attirait le très légitime reproche de Me Henri-Robert, de vouloir rétablir l'usage de ces résumés qui avaient été interdit par la loi de 1882.

- Pour moi, ajoutait-il, je n'ai pour l'instant qu'une chose à dire, c'est qu'après avoir recueilli toutes les charges énumérées si complètement par M. le Président, les magistrats, dès 1914, ont mis Pierre en liberté provisoire.

On entendit ensuite les témoins.

Presque tous commençaient à déclarer qu'au bout de tant de temps, leurs souvenirs ne pouvaient être qu'assez confus.

Cependant, M. Mennessier, commissaire spécial à Brest, après avoir rappelé tous les détails de l'enquête qu'il avait faite au moment du crime, ajoutait :

- Pierre avait partie liée avec M. Legrand et Rocher, concurrents et même ennemis de M. Cadiou.

Le président donnait alors lecture de la déposition de M. Legrand qui, malade, n'avait pu venir à l'audience :

"- Oui, déclarait le témoin, j'ai été le fondateur de la Grand'Palud ; j'avais pour commanditaires MM. Teimming et Falen-Marck de Manheim ; mais envieux, ils m'ont obligé de vendre l'affaire.

"Plus tard, quand M. Cadiou, dégoûté lui aussi par des campagnes analogues, exprima l'intention de passer la main à d'autres, j'essayai de reconstituer une nouvelle société.

"Je n'y réussis pas. Je vous affirme que je ne fis rien par ailleurs.

M. Legrand disait encore :

- La première société de la Grand'Palud était occulte, puisque j'étais seul en nom. Il est vrai que j'ai menacé M. Cadiou de faire connaître le caractère mi-allemand de la société.

M. Rocher, associé de M. Legrand, décédé à ce jour, avait laissé la déposition suivante :

- Quand je fondais avec Legrand l'usine de Daoulas qui devait concurrencer celle de la Grand'Palud, nous voulûmes engager Pierre comme ingénieur ; il nous promit qu'il serait libre le 1er mars 1914.

M. Jean, notaire à Brest, déclarait :

- Cadiou nous montra un jour un dossier volumineux ; il me dit :

"- Si l'on connaissait ces pièces, il m'arriverait malheur."

On entendait ensuite Mme veuve Cadiou qui protestait contre les bruits diffamatoires qu'on avait fait circuler sur son compte. Le président la rassurait en lui disant :

- Vous êtes, madame, au-dessus de tout soupçon. Nul n'est à l'abri des racontars et des calomnies, mais vous êtes bien au-dessus de tout cela ! Je tiens à vous rendre cet hommage.

Puis, il demandait :

- Vous devez savoir que des témoins affirment avoir vu votre mari à Morlaix le 1er janvier ?

Mme Cadiou répondait :

- Ils se trompent.

Son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou, lui succédait à la barre. Après lui avoir rappelé l'intervention de la somnambule de Nancy, il racontait :

- J'ai suivi ses indications ; j'ai fait le tour du bois, suivant partout, et c'est en revenant à mon point de départ que, du bout de mon bâton, j'ai ramené des débris de vêtements ; j'ai fouillé la terre avec mes mains, à trente centimètres environ de profondeur. Le cadavre est apparu.

"Affolé, je courus chez Pierre. Il a été lui-même très ému, et pâle comme un mort il a couru vers l'usine et il a aidé à l'exhumation de mon frère.

Après avoir entendu quelques témoins sans importance, Mme Legost, femme de ménage de M. Cadiou précisait :

- J'affirme que M. Cadiou navait fait dans son appartement de Landerneau aucun préparatif de départ. Après sa mort, Pierre pénétra seul dans l'appartement.

D. - Pensez-vous qu'il ait pu faire disparaître certains dossiers ?

R. - Je ne peux rien dire.

 

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Venaient ensuite de nombreux témoins, dont quelques-uns ne parlaient que le Breton, ce qui n'était pas fait précisément pour abréger et clarifier les débats.

En réalité, aucun d'entre eux ne pouvait rien préciser ; plusieurs se contredisaient, en un véritable chaos, où il était d'ailleurs impossible de découvrir une charge sérieuse contre l'accusé.

A l'audience suivante, plusieurs ouvriers de l'usine de la Grand'Pauld venaient déclarer qu'ils avaient aperçu Cadiou à l'usine le 30 au matin, mais qu'ils ne pouvaient pas affirmer que c'était en compagnie de Pierre.

Le contremaître Bignard maintenait ce qu'il avait dit à l'instruction :

- Le 30, j'ai vu M. Pierre quitter l'usine avec M. Cadiou et rentrer à l'usine à midi moins cinq.

D. - Avez-vous entendu Pierre proférer des menaces contre M. Cadiou ?

R. - Oui, Pierre me dit un jour :

"Si je suis obligé de m'en aller, je flanquerai Cadiou à l'eau !"

"Il disait aussi :

"- Moi, je tuerais un homme comme une mouche !"

"Il était brutal et emporté.

On abordait ensuite l'incident dit "de la somnambule de Nancy". On entendait d'abord Mme Guillemin, qui d'accord avec Mme Sainby, avait envoyé à la voyante différents objets ayant appartenu à M. Cadiou.

Le président lui déclara :

- On a prétendu que cet épisode de la somnambule était une comédie organisée pour découvrir le corps là où on savait qu'il était caché.

- Oh ! non, monsieur, protestait le témoin avec indignation ; je ne me serais jamais prêté à une pareille chose !

A Mme Sainby qui lui succédait et qui, avec force détail, racontait son entrevue avec Mme Hoffmann, le président demandait :

- Alors, madame, vous avez confiance en des somnambules ?

R. - Mais, monsieur, c'est mon droit !

D. - Ne pensez-vous pas avoir mis vous-même par d'involontaires indiscrétions, Mme Hoffmann sur la voie de la vérité.

Mme Sainby protestait de nouveau avec énergie :

- Non, monsieur le président, Mme Hoffmann était endormie et tout est venu d'elle-même.

Un grand mouvement d'attention un peu ironique se produisait dans l'auditoire. La somnambule de Nancy venait d'apparaître.

Elle s'avançait, l'air digne, solennel même, et convaincue de la réalité du pouvoir merveilleux qu'elle exerçait moyennant d'honnêtes bénéfices :

- Quelle est votre profession ?

- Somnambule ! répliquait sans hésiter la voyante de Nancy.

D. - De quoi vous occupez-vous principalement ?

R. - Je ne travaille que dans la recherche de l'assassinat.

D. - Depuis quand exercez-vous cette profession ?

R. - Il y a si longtemps que je ne m'en souviens plus.

D. - Vous rappelez-vous l'entrevue que vous avez eue avec Mme Sainby ?

R. - Tout ce que je puis vous dire, monsieur le président, c'est que c'est ma marraine, comme d'habitude, qui m'a endormie. Quand je me suis réveillée, j'avais des larmes plein les yeux. Mais je ne me souviens jamais de ce que j'ai vu en état de sommeil. Je ne sais si ce sont mes propres révélations que ma cliente m'a racontées.

D. - Personne ne vous avait fourni les renseignements sur le crime de la Grand'Palud ?

R. - Oh ! personne.

Le président ne jugea pas utile de pousser cet interrogatoire plus loin que le juge d'instruction ne l'avait fait lui-même.

 

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On entendit ensuite les témoins à décharge.

Le premier était Mme Pierre, la femme de l'accusé, qui n'était autre que la sympathique Mlle Juzeau, qui, au moment de son arrestation, avait témoigné au jeune ingénieur une confiance si entière, en même temps qu'un admirable dévouement.

- Je ne doute pas, déclarait-elle avec fermeté, de l'innocence de mon mari. Je sais qu'il était en mauvais rapport avec M. Cadiou, mais il ne demandait qu'à se séparer de son patron.

Venait ensuite le veilleur de nuit Bossard, que M. Bidard de la Noë avait fait arrêter, on s'en souvient, pour des motifs vraiment très futiles et qu'on avait dû ensuite remettre en liberté.

Tous ces avatars avaient achevé de mettre en déroute l'intellect déjà amoindri de ce pauvre diable qui ne put tenir devant la Cour et le jury que des propos d'une telle incohérence que l'accusation et la défense se mirent d'accord pour ne pas retenir sa déposition.

M. Nicolas (de Morlaix) rappelait :

- J'ai la certitude d'avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix vers dix-huit heures. Je l'ai simplement salué, je ne lui ai rien dit. Mon associé, Le Meiller, qui m'accompagnait, est resté avec lui et lui a parlé.

- Je tiens à faire remarquer, notait Me Henri-Robert, que les souvenirs de M. Nicolas, juge au tribunal de Commerce de Brest, étaient d'abord imprécis. Le témoin ne savait pas exactement la date à laquelle il avait rencontré Cadiou.

"Il se rappelait seulement avoir, ce jour-là, signé une pièce en l'étude de Me Erussart. On a vérifié ; l'acte est du 31 décembre.

M. Nicolas reconnaissait :

- En effet, je n'ai rendu qu'une visite à Me Erussart.

M. Le Meiller déclarait à son tour :

- Je ne peux préciser la date à laquelle je me suis entretenu à la gare de Morlaix avec M. Cadiou, mais j'affirme de la façon la plus absolue que cet entretien a eu lieu le jour où M. Nicolas s'est rendu chez Me Erussart.

Me Erussart appuyait ces deux dépositions en ces termes :

- Le 31 décembre, j'avais rendez-vous dans mon étude à Morlaix avec M. Louis Nicolas. Il arriva en retard, vers dix-huit heures quarante. Il nous dit, pour s'excuser, qu'il avait attendu son associé, lequel causait avec M. Cadiou. En ce qui concerne la date, pas d'erreur possible, mes livres en font foi.

M. Le Gall, chef de bureau à l'hospice de Morlaix, déposait :

- J'ai rencontré Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon. Il arrivait avec sa bicyclette. Je lui dis :

"- Bonjour Cadiou !

"Il me répondit :

"- Bonjour Le Gall !"

D. - Comment expliquez-vous que personne parmi les amis de Cadiou à Morlaix, ne l'ait rencontré le 1er janvier ?

R. - Je n'ai pas à m'expliquer. J'ai vu Cadiou, j'en suis certain, je le jure.

M. René Le Gall, médecin de la marine, fils du précédent témoin, déclarait :

- Le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon, j'ai vu mon père parler à un monsieur que je ne connaissais pas. Mon père m'a dit ensuite :

"C'est M. Cadiou ; j'affirme que cette rencontre s'est produite le 1er janvier.

Deux témoins, venaient certifier qu'ils avaient rencontré M. Cadiou, à Morlaix, le 1er janvier.

Ainsi qu'on s'y attendait certainement, d'après ces témoignages si nets, si explicites, l'accusation venait de recevoir un coup important.

Le lendemain, dès le début de l'audience, un nommé Gariel Tonard avait déclaré à l'envoyé du Matin :

- Je connais l'assassin. A une date que je ne puis déterminer, je me rendais à pied de Morlaix à Brest. Je croisai sur la route M. Cadiou. Il était en voiture découverte. Il m'offrit une place près de lui. Tout à coup, à l'endroit où la route forme un plan incliné couvert de bois taillés, six individus tombèrent sur lui. Deux d'entre eux arrêtèrent son cheval ; un troisième se précipita sur le marche pied et fit feu de son revolver, atteignait M. Cadiou au visage.

"Pour moi, je fus enlevé par deux autres bandits vêtus de soutanes. La tête recouverte d'un capuchon ; ils me firent respirer un flacon de je ne sais quoi... Je ne repris mes sens que quelques heures après, à Cléder, chez les soeurs de M. Cadiou.

"En me réveillant, je trouvais dans ma poche un sac contenant vingt mille francs en or. Mais j'avais eu le temps de reconnaître l'assassin. C'est un Corse, nommé Filippi.

Nous devons dire que personne n'avait accordé une grande importance à ces déclarations si mélodramatiques et si tardives.

Cependant, le président avait fait rechercher le sieur Tonard et celui-ci retrouvé non sans peine, était enfin amené à la barre :

"- J'ai, disait-il, rencontré M. Cadiou sur la route de Morlaix à Brest. Il m'a pris dans sa voiture ; à un moment six bonshommes d'arriver ; l'un d'eux a tiré sur M. Cadiou, il y avait deux prêtres, l'un, gros et rouge que je ne connaissais pas ; l'autre, qui était sûrement M. Léon, le recteur du Cléder. Celui-ci a enlevé son masque et m'a saisi les mains. C'est lui qui m'a fait respirer du chloroforme. J'ai repris mes sens un peu plus tard, chez Mlles Cadiou, à Cléder.

"En rentrant chez moi, je vis un homme qui me dit :

"- Si tu parles, on te tuera."

"Et j'ai trouvé dans ma poche un sac qui contenait vingt mille francs en louis d'or. On les a comptés chez ma tante."

- Je me demande, messieurs, faisait le président, si c'est la peine d'insister ?

- Non, répondait en même temps l'avocat général, Me Henri Robert et Me Mauriche Flach.

On revenait ensuite à des choses plus sérieuses. Me Du Plessis, avocat à Morlaix, venait exprimer l'avis appuyé d'ailleurs sur des faits indéniables, que l'instruction n'avait pas été menée avec partialité.

On entendait ensuite le docteur Paul, médecin légiste, qui ne faisait que confirmer les conclusions de ses opérations médicales et le doceur Rousseau qui avait fait la première autopsie de Cadiou.

Le docteur Rousseau allait provoquer un incident qui, sur le premier moment, apparaissait d'une gravité exceptionnelle.

- Les souliers du mort, disait-il, au moment où il fut déshabillé pour l'autopsie, portaient encore des débris de coton.

Immédiatement, l'avocat général Cazenavette s'écriait :

- Si Cadiou, au moment de sa mort, avait aux pieds des débris de coton, cela serait la preuve qu'il sortait de l'usine, car ce coton ne pouvait provenir de Morlaix.

Sur l'ordre du président, on prenait dans une caisse déposée sur la table des pièces à conviction, la paire de chaussures de la victime, et l'on constatait, au milieu d'une émotion considérable, que des fibres de coton adhéraient encore au cuir.

Me Henri-Robert, qui partageait la surprise générale, s'écriait :

- Si l'on doit faire état de l'incident, je réclame un supplément d'informations.

Mais la cour décidait de passer outre aux débats.

Et le docteur Paul était entendu.

"Alors, nous raconte l'envoyé spécial du Matin, on vit Me Henri-Robert prendre un air soucieux et se plonger dans son dossier. Il en sortira tout à l'heure avec une explication de joie.

"- J'ai trouvé ! s'écriait-il, au grand étonnement du docteur Paul, interrompu dans une démonstration technique.

"Qu'a donc découvert l'habile bâtonnier ? Une petite phrase dans le rapport du chimiste Kohn-Albrest.

"J'ai, relate cet expert, nettoyé les chaussures qui m'étaient soumises avec un tampon d'ouate."

- Maintenant, concluait Me Henri-Robert, je suis tranquille, et vous, messieurs les jurés, aussi.

On entendait, ensuite, M. l'abbé Léon, recteur du Cléder, que le témoin Tonard avait mis en cause au début de l'audience.

L'honorable ecclésiastique qui ne manifestait aucune mauvaise humeur d'avoir été mis en cause par ce témoin aussi imaginatif qu'inattendu, déclarait avec bonhomie :

- Tonard m'a écrit pour me demander de l'argent. Je le crois déséquilibré.

- Moi aussi, acquiesçait le président. Excusez-nous de vous avoir dérangé.

L'expert Kohn-Albrest venait confirmer le passage de son rapport concernant les chaussures de M. Cadiou et dont Me Henri-Robert venait de faire si heureusement état.

- Ces fibres, déclarait-il, proviennent de l'ouate dont je me suis servi pour nettoyer les brodequins.

Enfin, M. Grivolat, expert armurier, se livrait à une longue démonstration en vue dans laquelle il s'efforçait de démontrer la similitude absolue du projectile retrouvé par le docteur Paul dans le cadavre de Cadiou et les balles achetées par l'inculpé.

Mais il s'empressait d'ajouter, ainsi qu'il l'avait déjà déclaré dans son rapport, qu'il existait dans le commerce des revolvers et des balles de cette catégorie en si grand nombre qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que l'accusé en eut à sa disposition. Mais qu'en tout cas c'était insuffisant pour prouver que c'était lui qui avait tué M. Cadiou-.

 

 

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Après une suspension de l'audience, le président donnait la parole à Me Flach, au nom de Mme Cadiou.

- Ma cliente, attaquait-il, a un double devoir : défendre la mémoire de son mari que Pierre n'a pas craint de diffamer, sinon devant le jury, au moins pendant l'instruction de l'affaire ; et puis, affirmer, crier bien haut ma conviction personnelle : Pierre est l'assassin de Cadiou.

Avec son talent habituel, Me Mauriche Flach, dont la tâche, ainsi qu'on vient de le voir d'après les débats, était singulièrement ardue, s'efforçait de faire partager sa conviction aux juges.

Vers dix-sept heures, M. Cazenavette, procureur de la République, entamait son réquisitoire :

- Je suis ici, disait-il, pour défendre la justice contre les critiques acerbes, dont elle a été l'objet au sujet de l'instruction et pour démontrer la culpabilité de l'accusé.

Après avoir retracé un portrait assez sévère de l'accusé, l'orateur examinait longuement les origines allemandes de l'usine de la Grand'Palud.

- Pour une aumône de quatre mille francs par an, un Français s'est trouvé qui prêta son nom à l'ennemi. C'est le nommé M. Legrand. Complicité ? Non, mais une inconcevable légèreté. Quant à M. Cadiou, aucun reproche à lui faire au point de vue national : non seulement il ne collabora pas avec l'ennemi, mais il fit tout pour l'exclure de l'usine. M. Cadiou était un honnête homme ; personne ne me démentira.

Après avoir analysé les rapports qui avaient existé entre Cadiou et Pierre d'une part, et Pierre et Legrand de l'autre, rappelé le conflit qui avait éclaté entre Cadiou et l'ingénieur, l'avocat général s'efforçait de mettre en valeur les charges que le juge d'instruction avait rassemblées contre l'accusé.

Mais, avec une grande impartialité, il concluait :

- Si je garde l'impression personnelle que Pierre est coupable, je ne m'étonne pas qu'en présence de tant d'obscurité et tant de contradictions, de bons esprits aient conçu une opinion contraire. Je n'en persiste pas moins à demander le châtiment de celui que je considère comme l'assassin de son patron.

"Mais, maintenant, quelle sera la sanction ?

" Pierre est poursuivi non pour assassinat mais pour meurtre simple ; la peine serait donc au maximum des travaux forcés à vie, au minimum cinq ans de réclusion. Je laisse à votre conscience, messieurs les jurés, le soin d'accorder ou de refuser les circonstances atténuantes à l'inculpé.

M. Cazenavette terminait ainsi sa harangue :

- Il y a, messieurs, dans la salle et aux environs, une veuve et un orphelin. Il y a aussi la femme d'un homme qui encourt une condamnation grave ; pour les uns commes les autres, je prie le public d'écouter le verdict qui va être rendu, quel qu'il soit, en silence, avec respect.

 

 

A la reprise de l'audience, Me Henri-Robert prononçait un de ces beaux plaidoyers de son admirable carrière.

Avec une logique éblouissante, une précision beaucoup plus impressionnante que les périodes enflammées ou les développements plus ou moins littéraires dont abusent tant d'avocats de cour d'assises, l'éminent bâtonnier commençait par établir d'une façon indiscutable l'alibi que Pierre avait invoqué dès le premier jour, et qui avait été reconnu exact par des témoins à la sincérité desquels le ministère public, loyalement, avait rendu un public hommage.

- Messieurs les jurés, s'écriait Me Henri-Robert, l'affaire Pierre sera terminée ce soir. Je dis l'affaire Pierre et non l'affaire Cadiou. Celle-là continuera. La justice a dix ans pour rechercher le vrai coupable. Quant à l'accusé d'aujourd'hui, sa cause n'a-t-elle pas été jugée et décidée en sa faveur ?

"Lorsque les magistrats de Brest, librement, spontanément, en 1914, ont mis Pierre en liberté, ils ont par cela même avoué le doute qui obsédait leur conscience.

"La défense ne s'est permis qu'une hypothèse : était-il donc invraisemblable d'admettre d'autre coupable que l'ingénieur ?

"Rappelez-vous le mot du député Cloarec, mot dont l'authenticité n'est pas douteuse :

"- Cadiou a été tué par des ennemis politiques."

"Si l'on rapproche ce mot du propos tenu par M. Legrand, le prête-nom de l'Allemand Temming :

" - Il faut que Cadiou disparaisse par tous les moyens", ne peut-on pas se demander si la main de l'Allemand n'est pas dans le crme.

"Cadiou a sans doute payé de sa vie sa résolution ferme et déjà en partie réalisée de ne plus être l'associé, c'est-à-dire l'esclave des Allemands.

De chaleureux applaudissements s'élevaient dans l'auditoire ; le président s'empressait de les réprimer, puis demandait à l'accusé :

- Pierre, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

Pierre se levait et, très ému cette fois, il s'écriait d'une voix vibrante :

- Messieurs les jurés, je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent !...

Le jury se retirait aussitôt dans la chambre des délibérations ; au bout d'un quart d'heure, il en revenait avec un verdict d'acquittement, qui était accueilli par une ovation d'enthousiasme et, définitivement, cette fois, l'innocent était remis en liberté.

Continua-t-on, ainsi que Me Henri-Robert l'avait souhaité, à rechercher le véritable assassin de M. Cadiou ; nous l'espérons pour l'honneur de ceux qui ont mission de défendre la Société et de punir le crime.

Toujours est-il que le ou les assassins demeurent introuvables et que le mystère de la Grand'Palud, judiciairement ne fut jamais éclairci.

Il est hors de doute, que si, dès le début de l'affaire, le juge d'instruction avait conduit autrement son enquête et ne s'était pas acharné sur une fausse piste qui devait aboutir au véritable martyre d'un honnête homme, l'énigme eût été plus promptement dissipée que certains ont bien voulu le prétendre ; et la découverte du ou des assassins de M. Cadiou n'eût pas manqué de projeter une utile lumière sur les agissements des Allemands en France pendant cette période si troublante de l'immédiate avant-guerre.

Il est certain qu'au bout de six ans et surtout après les formidables évènements qui avaient bouleversé l'Europe et même le monde entier, il était difficile de prendre et de renouer un fil brisé par la tempête ; aussi nous estimons que les responsabilités qu'ont encourues au cours de cette affaire les représentants de la justice, incombent surtout à ceux qui, dès le début, se sont si lamentablement trompés et, avec la plus regrettable des obstinations, se sont refusés à reconnaître leur erreur.

Si ces lignes tombent jamais sous les yeux de M. Pierre, qu'il reçoive ici toute l'expression de la part très vive que nous avons prise à son véritable calvaire et de la joie très vive que nous a causé sa trop tardive réhabilitation.

 


 


Alors l'affaire Seznec une suite de l'affaire Cadiou ? Et pourquoi pas ? Notre morlaisien et surtout notre landernéen ne pouvaient de toutes façons pas ignorer l'assassinat de la Grand'Palud.... Et Pierrot n'en collectionnait pas 42 cartes postales pour rien, isn't it ?


 

 L'intransigeant du mercredi 27 juin 1923 titrera même, dès son premier article sur l'affaire,  en "Dernière Heure" (page 3, 4e colonne) : "Une nouvelle affaire Cadiou ?"



 


 

 

  Ernest Pierre, le père de l'ingénieur Pierre fut assassiné, dans de mystérieuses circonstances, le jour même où finissait le procès de Guillaume Seznec.

"Fait divers de Caugé dans l'Eure", ou "Le crime de Branville" à lire dans Le Matin du 5/11/1924 en "Dernière Heure", page 3, 3e colonne.

Et aussi dans Le Matin du 6/11/1924, "à la une", en bas de page.

Simple crime de rôdeurs ? Ou avertissement "de la boucler" ???

 

 

Liliane Langellier

 

 

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