Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

Affaire Seznec : La première faute du notaire Pouliquen

 

 

 

 

 

"Celui qui trouve sans chercher

est celui qui a longtemps cherché sans trouver."

Gaston Bachelard

 

 

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Landerneau. Villa Ker Abri.

 

 

 

C'est inhabituel. Mais qu'est-ce  qui est "habituel" dans l'affaire Seznec ? La perquisition à la Villa Ker Abri, domicile de Pierre Quemeneur, est annoncée dans la presse de la veille. Ainsi prévenus d'une perquisition, on peut enlever, mais on peut aussi ajouter des documents. On peut également prévoir une mise en scène.

 

Voyons un peu ce que nous annonce la presse...

 

"Une perquisition à "Ker Abri"

 

Brest 28 juin. - (De notre correspondant particulier). - L'actif juge d'instruction du Parquet de Brest doit se rendre demain matin à Landerneau, en vue d'opérer une perquisition à la villa Kerabri, domicile du conseiller général disparu."

 

C'est dans l'Ouest-Eclair Edition Rennes du 29 juin 1923, page 2, première colonne.

 

Et voilà que je découvre, dans l'Ouest-Eclair du 30 juin (page 2, 1ère colonne), un nouveau personnage : François Quemeneur :

 

"Une descente du Parquet à Landerneau

 

Ce matin, par le train de 7 heures, descendait à Landerneau M. le Procureur de la République Guilmard. assisté de M. Binet juge d'instruction, et d'un greffier. M. Binault, commissaire de police, les reçut à la gare,et tous se dirigèrent vers la villa Ker-Abri où habitait avec sa soeur le conseiller général de Sizun.

En présence de M. François Quéméneur, frère du disparu, arrivé à Landerneau mercredi soir, la correspondance de M. Quéméneur fut compulsée et étudiée minutieusement. On sait que le conseiller général, d'une activité inlassable, traitait de multiples affaires et le travail de dépouillement a été très long.

Ce soir, à 4 heures, cette opération judiciaire dont l'importance n'échappera à personne se poursuivait. Des détails fort intéressants ont sans doute été recueillis, qui aiguilleront l'enquête vers sa voie définitive, espérons-le.

 

Une interview du frère de M. Quéméneur

 

Pendant que le Parquet travaillait sans relâche, nous avons été reçu à Ker-Abri par M. François Quéméneur. Comme sa soeur, il observe une grande discrétion, mais son accueil est aimable et il tempère la rigueur de la consigne par de la bienveillance. M. F. Quéméneur réside à Plourivo (Côtes du Nord). "Je ne connais pas grand chose de l'affaire nous déclare-t-il sans ambages, et je ne pourrai certainement pas vous fournir un renseignement bien sensationnel. Vous avez aujourd'hui parlé de la propriété de TraouNez dans les Côtes du Nord. Elle est située à six kilomètres de chez moi et a une superficie de 90 hectares. Elle appartenait à mon frère qui m'avait chargé de m'occuper de ses intérêts. Il y a deux ans, elle était à vendre, Pierre ne voulait pas la conserver ; des annonces ont été insérées dans les journaux et de nombreuses offres d'achat ont été proposées. Seulement, elle avait une très grosse valeur, pensez donc, un domaine de 90 hectares avec une maison d'habitation et des dépendances. Il fallait être riche pour l'acheter. En dernier lieu, nous étions en pourparlers avec quelqu'un."

Nous l'interrompons :

- M. Sézenec a été l'acquéreur définitif. Un acte sous seing privé a été passé. Il a versé des dollars comme acompte.

- Cela, je n'en sais rien. Jamais mon frère ne m'a parlé de son intention de vendre à M. Sézenec que je connais d'ailleurs fort peu. Il y a seulement un an que je me suis trouvé en relations avec lui. Mon frère et lui se voyaient beaucoup et Pierre lui a avancé de l'argent.

M. Quéméneur fait sans doute allusion aux quinze mille francs prêtés à Sézenec, quinze mille francs qui étaient d'ailleurs garantis, ainsi que nous l'avons dit, par la "Cadillac" propriété personnelle de M. Sézenec."

 

 

Suite du feuilleton de la perquisition dans l'Ouest-Eclair du dimanche 1er juillet (page 2, 2e colonne) :

 

"La perquisition à la villa de Ker-Abri

 

Brest, 30 juin - Nous avons parlé hier de la perquisition faite à "Ker-Abri", la villa de Landerneau où habitait le conseiller général de Sizun. Dans le bureau où ont été saisis des papiers d'affaires, régnait un désordre inconcevable.Chose étrange, on dit qu'aucune lettre de Seznec ne se trouvait dans l'amas de paperasses entassés sur tous les meubles, au hasard, et pourtant Seznec était en relations constantes avec M. Quémeneur.

Ajoutons que le frère du conseiller général nous a affirmé hier que jamais il n'avait entendu parler de ventes d'autos aux Soviets : "Pierre m'a seulement dit qu'il devait vendre des voitures à des Américains. Il n'était pas question du tout des Soviets."

Telle fut la déclaration du frère de M. Quemeneur."

 

En page 5 de La Dépêche de Brest du samedi 30 juin 1923 (4e colonne), on peut lire :

 

"Les magistrats étaient reçus par MM. Pouliquen, notaire à Pont-l'Abbé et Louis Quémeneur, marchand de bois à Paimpol.

Des renseignements que nous avons pu recueillir, il résulterait qu'après avoir trouvé dans le bureau du disparu une volumineuse correspondance en désordre, il a été impossible de trouver la moindre somme d'argent en caisse."

 

 

On a tous compris que c'est Louis qui est appelé François par l'Ouest-Eclair...

 

Me Denis Langlois raconte en pages 81, 82 et 83 :

 

"Le lendemain, 29 juin, c'est à Landerneau que tout le monde se transporta : perquisition au domicile de Quemeneur. On ne peut pas dire que ce fut une surprise. La veille, Ouest-Eclair avait publié une dépêche en provenance de Brest : "L'actif juge d'instruction Binet doit se rendre demain matin à Landerneau, en vue d'opérer une perquisition à la villa Ker-Abri, domicile du conseiller général disparu."

Vers 9 heures, quand le juge d'instruction et le procureur de la République Guilmart, flanqués d'un greffier, frappèrent à la porte, ils eurent la surprise d'être reçus non seulement par la soeur de Quemeneur, mais par son frère Louis et son beau-frère Pouliquen. Une réunion de famille.

Ils entrèrent dans le bureau de Quemeneur, au rez-de-chaussée, et là restèrent sans voix : des armoires grandes ouvertes, des tiroirs sortis, un coffre-fort béant, des casiers arrachés des murs, des tas de papiers partout, des registres, des agendas.

- Mais vous avez déjà fait notre travail ! s'exclama le juge Binet.

- Non, dit Pouliquen gêné, nous avons seulement cherché des affaires.

- Eh bien ! vous cherchez plutôt brutalement. C'est une vraie mise à sac ! Je suis obligé de le noter sur le procès-verbal. Je vous avoue que je suis très surpris que vous, un notaire, vous vous soyez livré à une telle opération.

Le commissaire Cunat arriva avec deux inspecteurs dont l'un débarquait de Paris et tout le monde commença à fouiller.

Dans le coffre, pas la moindre somme d'argent ni en francs ni en dollars. Aucune pièce, aucun billet.

- Bizarre ! dit le juge en se tournant vers Pouliquen. M. Quemeneur n'avait donc pas le moindre centime devant lui !

Dans le bas du coffre tout de même un paquet de reconnaissances de dettes. Une où Pouliquen, alors clerc de notaire à Châteaulin, s'engageait à rembourser à Quemeneur dès sa première réquisition la somme de 100 000 francs qui devait lui servir à acheter l'étude de Pont-l'Abbé. Une autre où Pouliquen reconnaissait devoir 60 000 francs remboursables le 1er août 1925.

Sur le bureau, par terre, dans les tiroirs, sur les étagères, des milliers de lettres, de factures, de documents divers. Toute une correspondance concernant un négoce de vins et de bois, mais pas de trace d'une comptabilité régulière ni de livres de commerce. Rien sur l'achat et la vente des Cadillac, aucune lettre échangée avec toi ou avec l'Américain Chardy.

Ah ! si, plusieurs doubles de lettres où Quemeneur, quelques jours avant sa disparition, demandait à des garagistes de la région s'ils avaient des voitures américaines à vendre. Des réponses négatives : "Non, nous n'en avons pas actuellement, mais nous connaissons des collègues qui en ont dans leurs garages." Un carnet couvert de toile noire, avec beaucoup de pages arrachées, mais tout de même une indication significative : "Les Cadillac de type 57 se vendront 28 000 francs en bon état de marche." Des résumés de lettres concernant la vente de la propriété de Plourivo. Le 21 avril 1922 : "Ecrit à Le Bail, notaire à Morlaix, lui disant que s'il trouvait acheteur pour Traou-Nez l'acte de vente serait établi à son étude, quoique dans ma famille il y ait des notaires." Le 20 octobre 1922 : "Ecrit à Gloro offrant Traou-Nez à 140 000 francs (100 000 francs comptant sous seing privé pour bois et 40 000 francs acte notarié pour éviter frais)."

Des carnets de chèques, des relevés de compte de la Société bretonne, des copies de lettres toujours écrites à la main, recopiées consciencieusement au crayon encre ou en se servant de carbones. Des photographies. Un livret militaire : "Quemeneur Pierre-Marie, exempté de service actif, placé en service auxiliaire en 1914." Des courriers envoyés en tant que conseiller général du Finistère.

Suant, soufflant, le juge ne savait plus où donner du tampon et du cachet de cire.

- Quel fouillis ! répétait-il en signant les étiquettes des scellés. Je n'ai jamais vu une perquisition s'effectuer dans de telles conditions. Quelle idée aussi de l'avoir annoncée dans la presse !"

 

J'ai trouvé aussi le récit de cette perquisition dans le livre de Denis Seznec en pages 142/143 :

 

"Pendant que les policiers transportent mon grand-père d'un point à un autre afin de reconstituer son itinéraire de ce fameux soir du 25 mai et de la nuit qui a suivi, l'enquête se poursuit également en Bretagne.

Le juge d'instruction Binet et le procureur de la République Guillemart, accompagnés du commissaire Cunat et d'un greffier, vont perquisitionner chez Quemeneur, à Ker-Abri, sur les hauteurs de Landerneau. Cette visite ne surprend personne, car, contrairement à tout usage, les journaux l'ont annoncée... la veille !

Lorsque les magistrats entrent dans le bureau du conseiller général, ils s'immobilisent sur le seuil, éberlués.

La pièce est dévastée, sens dessus dessous, comme si elle avait été soumise à une fouille en règle, une fouille faite dans l'affolement...

Me Pouliquen, qui apparemment a pris en main les affaires de la famille à la place de Jenny et de Louis Quemeneur, admet tranquillement que le responsable de tout ce désordre... c'est lui !

- J'ai voulu ranger un peu les papiers de mon beau-frère tout simplement.

Etrange comportement pour un notaire qui, connaissant la loi, n'a pas hésité à commettre une infraction, au risque d'entraver le cours de la justice. Bah, il aurait eu tort de se gêner ! Personne ne lui demandera jamais de comptes, nul ne songera une seconde à le suspecter de la moindre arrière-pensée...

Dans le capharnaüm, les policiers vont à la pêche aux renseignements et récupèrent quelques papiers, un peu au hasard : des lettres de garagistes disant qu'ils n'ont pas de Cadillac à vendre, un carnet où Quemeneur a jeté quelques notes, celle-ci par exemple : Les Cadillac de type 57 se vendront 28.000 francs en bon état de marche, ou cette autre, à la date du 21 avril 1922, qui en dit long sur l'état des relations entre le conseiller général et son beau-frère : Ecrit à Le Bail, notaire à Morlaix, lui disant que s'il trouvait acheteur pour Traou-Nez, l'acte de vente serait établi à son étude, quoique, dans ma famille, il y ait des notaires, et une autre encore, du 22 octobre 1922, bien intéressante : Ecrit à Gloro offrant Traou-Nez à 140 000 francs (100 000 francs comptants sous seing privé pour bois et 40 000 francs acte notarié pour éviter frais). Ces lignes montrent bien que Quemeneur était un adepte du dessous-de-table et que les affirmations de mon grand-père à ce sujet sont parfaitement vraisemblables. Pourtant magistrats et policiers ne prendront pas cette note en compte, de même qu'ils ne chercheront pas à comprendre pourquoi le conseiller a acquis Traou-Nez à un prix si ridiculement bas. Des faits défavorables à leur thèse ne les intéressent pas, car il est de plus en plus évident que dans leur esprit Guillaume est coupable, qu'il a tué Quemeneur pour lui voler sa propriété de Traou-Nez, un point c'est tout.

Parmi les papiers saisis dans le bureau se trouve une curieuse pièce, un prospectus vantant les mérites de L'Almanach du Blé, édition 1923. Au verso de cette feuille, quelqu'un a écrit le mot "Landerneau", et au-dessous figure une signature, celle de Quemeneur. Est-ce la vraie ? Est-ce une imitation du paraphe du conseiller ? On ne voit pas pourquoi celui-ci se serait amusé à faire des essais de sa propre signature. Le mot "Landerneau", lui, on le retrouve à la fois sur la promesse de vente et dans le télégramme expédié du Havre. Ce document ne sera soumis, à l'époque, à aucune expertise comparative avec d'autres spécimens d'écriture. Oubli ou mauvaise volonté...."

 

 

http://denis-langlois.fr/local/cache-vignettes/L300xH448/Almanach_du_ble_001-4b409.jpg Archives Me Denis Langlois


 

 

Entre l'inexactitude des journalistes, et la plaidoirie de Denis Seznec pour son grand-père, il doit bien exister un juste milieu ? Peut-être celui du procès-verbal de la perquisition du 29 juin ?

 

 

KER-ABRI-PERQUISITION.JPG


 

J'imagine assez mal Me Pouliquen racontant haut et fort que c'est lui qui a mis sens dessus dessous le bureau de Pierre Quemeneur.

 

Et, pourtant, c'est le cas... C'est bien lui, Jean Pouliquen, qui a fouillé le bureau de Pierre Quemeneur.

 

 

Me Pouliquen, de par son statut de notaire, est le maître de la famille depuis la disparition de l'ami Pierrot. Tout ce qu'il dit est parole d'évangile. Mais peut-être pas tout ce qu'il fait. Il suffit de bien lire sa primo enquête chez Bernez Rouz pour le comprendre. Il a déjà récupéré son chèque le 20 juin. Là, on en est à la propriété de Traou-Nez.... Etrange comportement puisque, du fait même de l'absence du vendeur, la promesse de vente devenait caduque ! La dite propriété figurera d'ailleurs pour 100 000 francs dans l'état de la fortune de Pierre Quéméneur déposé par son frère Louis devant le juge Campion le 29 décembre 1923. Et puis Pouliquen n'était pas "l'unique héritier" ("La fortune du conseiller général a été partagée entre les 10 frères et soeurs encore vivants" in Bernez Rouz en page 183) il ne pouvait donc espérer le pactole. 

 

Etrange comportement sauf... si Me Pouliquen a décidé de chercher et de trouver rapidement des preuves contre Guillaume Seznec. Le premier pas d'un acharnement qui a débuté depuis le 21 mai 1923 et qui n'est pas près de finir...

 

 

Liliane Langellier

 

 

http://librairie.immateriel.fr/baw/9782849931141/images/e9782849931141_i0031.jpg

Traou-Nez en Plourivo

 

 

 

P.S. Vendredi 14 mars 2014

Je vous conseille vivement la lecture du dernier article de L'affaire Seznec revisitée. Article que je viens de découvrir :


"France-Justice : le nouveau président fait... Front"

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