Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

Affaire Seznec : Du témoignage de François Le Her

 

 

 

 

 

 

"Un tramway nommé désir"

Tennessee Williams

 

 

 

 

 

http://www.amtuir.org/05_htu_tw_paris/05_htu_tw_paris_1930_1938/images/bagnolet_rue_sadi_carnot_10.jpg

 

 

 

J'y pense depuis ma seconde lecture du livre de Claude Bal "Seznec était innocent" (Editions de Paris, septembre 1955). Faire ainsi l'impasse sur le témoignage de Le Her au procès de Seznec doit bien s'expliquer. Et personne ne s'en est jamais étonné. Il aurait pu le citer. Dire qu'il n'y accordait aucune crédibilité. Mais ce silence, cette "chape de plomb" me pose question.

 

Quant à la piste de Lormaye et à son rédacteur-en-chef Charles Huzo - dont je n'ai toujours pas trouvé l'état-civil car hormis ce qui est publié sur ce blog au sujet du procès intenté à son égard par les Quemin, et, où le malin Charles Huzo se fait domicilier au journal L'Ere Nouvelle :

 

Lire :

 

Le procès des Quemin : décembre 1928

Affaire Seznec : Lormaye : 1929 : Jugement du procès Quemin

 

 

il n'y a aucunes traces d'un quelconque dossier de procédure aux Archives Départementales d'Eure-et-Loir. Qui, interrogées la semaine dernière, me renvoient de nouveau vers le Tribunal de Grande Instance de Chartres. Auprès duquel j'avais déjà fait cette démarche en novembre 1992. Extrait de la réponse :

 

"J'ai l'honneur de vous faire connaître que la procédure à laquelle vous faites référence est inconnue de mon parquet.

Elle se réfère d'ailleurs à une coupure de presse datée de 1928, c'est à dire largement au-delà du seuil de conservation des archives.

Enfin, j'observe qu'il semble s'agir du Parquet Général, lequel se trouve à la Cour d'Appel de Versailles."

 

La Cour d'Appel de Versailles m'avait renvoyée, elle, vers les Archives Départementales, situées rue du Cardinal Pie, à l'époque. La boucle est donc bouclée. Si je veux connaître l'état-civil de Charles Huzo, il me reste la liste du recensement 1931 alors qu'il habitait à Paris 15e, au 65, rue Vasco de Gama. Mais ce n'est pas en Eure-et-Loir qu'il faut venir le chercher...

 

Si on soutient la piste de Lormaye (je rappelle ici que Marie-Jeanne Seznec et Me Marcel Kahn l'ont soutenue), exit immédiatement tout témoignage de survie de Pierre Quemeneur après le vendredi 25 mai 1923. C'est donc une piste gênante pour ceux qui veulent prouver le contraire, isn't it ?

 

Pourquoi y aurait-il plus d'arguments pour crédibiliser les dires d'un Alfred Bégué, employé à la poste du bld Malesherbes, où se serait (très conditionnel) présenté en personne Pierre Quemeneur le samedi 26 mai, et par deux fois, à 10 h et à 14 h, par rapport à ceux d'un Georges Viet qui a aperçu le remue-ménage dans la ferme Quemin ?

 

Je pose question.

 

Parce ce que ces deux journées-là ressemblent étrangement à la photo du making-off de l'AFP, ce matin, pour Notre-Dame-des Landes... Le brouillard total...

 

 

 

http://blogs.afp.com/makingof/public/derriere-image/.000_ARP3373459_m.jpg

AFP / Jean-Sébastien Evrard

 

 

 

Revenons à cet étrange témoignage de François Le Her.

 

Le témoignage lui-même (cf Yves-Frédéric Jaffré en page 134) :

 

"Le 6 janvier 1924, un contrôleur des tramways parisiens : François Le Her, âgé de 31 ans, demeurant à Paris, était entendu, sur sa demande, par le commissaire Doucet, de la Sûreté nationale.

Receveur stagiaire sur la ligne de tramway Hôtel de Ville - Auteuil, il affirma avoir rencontré Quéméneur le samedi 26 mai 1923, vers 18 h 30. Le conseiller général monta à l'arrêt Pont de Solférino en direction de la place d'Iéna. Le Her le reconnut le premier et l'aborda en disant : "Vous êtes M. Quéméneur ?" Le voyageur lui répondit : "Oui, et vous, vous êtes M. Le Her ?" Pendant le trajet, c'est à-dire pendant environ un quart d'heure, tous deux s'entretinrent en breton. Le Her exposa à son compatriote ses malheurs : sa ruine à Pont-Croix (Finistère) où il était établi sellier ; les frais élevés que lui occasionnait la maladie de sa fille Juliette ; la nécessité où il s'était trouvé de chercher un gagne-pain à Paris. Compatissant, Quéméneur lui exprima le regret qu'il ne lui en eût pas fait part plus tôt, car il l'aurait aidé. Le Her se plaignit des difficultés de son nouveau métier : "Si encore, ajouta-t-il, les voyageurs étaient compréhensifs ! Mais il y aura une semaine, demain dimanche, j'ai dû faire appel à la police, à cet endroit, place Iéna, pour obliger à descendre deux époux qui étaient montés en surcharge !"

Le Her devait préciser que c'était cet incident qui lui permettait de fixer la date de sa rencontre avec Quéméneur. Il était exact, en effet, que le dimanche 20 mai 1923, le receveur Le Her avait dû requérir un gardien de la paix pour faire expulser d'une voiture de tramway deux voyageurs récalcitrants, les époux Bussy. Cette intervention était enregistrée au commissariat de Passy.

Une déposition aussi formelle suscita une profonde émotion."

 

Sur la forme :


Primo : Personne ne peut affirmer si oui ou non François Le Her connaissait vraiment Pierre Quemeneur.

Personne ne peut affirmer non plus s'il avait rencontré Guillaume Seznec lors de son court séjour à Plomodiern en tant que sellier (de la Saint Michel 1922 à début janvier 1923)

 

Secundo : LE TRAMWAY : Les bruits du tramway ne devaient pas faciliter les conversations... Et si on considère que le dit tramway devait rouler à environ 17 km/heure, et qu'il n'y a que 3 km entre "Pont de Solferino" et "Trocadéro", cela donne un temps bien court pour toute la conversation relatée par Le Her...

 

Tertio : l'étrange façon dont Le Her "s'y prend" pour aller témoigner...

 

Reprenons Bernez Rouz en page 111 :

 

"Le Her explique aux policiers les démarches qu'il a effectuées pour faire connaître à la police cette rencontre avec Quéméneur : "Lorsque j'ai vu dans le journal la disparition de M. Quéméneur, j'ai parlé de ma rencontre avec ce dernier à quelques-uns de mes camarades d'atelier de la TCRP, rue Championnet, dont les noms m'échappent actuellement mais que je pourrai retrouver si besoin est. Je décidai alors de déclarer ce que je savais au commissaire de la rue Fondary." On l'aiguille alors vers la Sûreté Générale chargée de l'enquête à Paris.

Aucun procès-verbal de ce témoignage capital n'ayant été dressé, le juge Campion demande des explications aux fins limiers de la rue des Saussaies. Le 15 janvier, Achille Vidal responsable de l'enquête, déclare avoir reçu Le Her le premier dimanche de juillet : "Le Her fut extrêmement confus et finalement situa cette rencontre en mai. Il expliqua son défaut de précision par un manque de mémoire résultant d'une blessure reçue au front, un second policier rajoute : "J'avais commencé à rédiger l'en-tête d'un procès-verbal la première fois qu'il est venu mais en présence des indécisions de M. Le Her je n'ai pas continué", un troisième complète : "Il était impossible à Le Her de dire la semaine du mois de mai où avait eu lieu la rencontre" enfin un quatrième conclut : "Il expliqua que sa mémoire avait des défaillances, parce qu'il avait été blessé à la guerre".

 

La presse de l'époque (L'Ouest-Eclair, 2 juillet 1923) a signalé ce témoignage, qui a fait l'objet d'un démenti : "Ces déclarations sont inexactes et personne n'est venu à la Sûreté pour faire quelque déposition que ce soit".

 

Vers la fin du mois d'août 1923 (NDLR soit deux mois plus tard), Le Her engage des démarches au commissariat de la rue des Pompes pour affermir son témoignage. Il voulait savoir quand il avait dressé procès-verbal contre un fraudeur. Il ne parviendra pas à avoir ce renseignement.

 

Le 18 janvier, Le Her est entendu par le juge Guépet au tribunal de première instance de la Seine. Il déclare persister dans la déclaration faite au commissaire Doucet. Mis en présence des policiers sus-nommés il précise qu'il n'a jamais parlé de la date du 26 mai avec un client 8 jours auparavant. C'était la date repère qui lui permet d'affirmer que la rencontre a bien eu lieu le 26 mai."


 

LIGNE 12

 

 

Sur le fonds :


Intéressant de lire que ce témoignage a été publié dans la presse le 2 juillet 1923. Ce qui pouvait permettre de l'utiliser. De l'orienter. De s'en servir. Soit par la famille Seznec. Soit par la Sûreté Générale.

 

Là, je me demande si quelqu'un peut apporter réponse ?

 

Pour la version "famille Seznec", Bernez Rouz écrit encore en page 110 :

 

"Fin décembre 1923, Me Le Hire, avocat de Seznec, demande au juge Campion de bien vouloir rechercher un sieur Le Her, contrôleur des tranmways à Paris ; celui-ci aurait vu Quéméneur après la date fatidique du 25 mai."

 

Et en page 120 :

 

"Dès la publication du témoignage de Le Her dans la presse, Marie-Jeanne Seznec écrit aux journaux pour demander une réorientation de l'enquête : "les frères soeurs et parents de M. Quéméneur, s'ils l'aiment comme ce serait naturel, se joindront à moi... pour demander que les recherches soient orientées sur une autre voie qu'elles l'ont été jusqu'ici. Ces recherches arriveraient certainement à découvrir où se trouve Quéméneur, vivant encore, je le crois, ou Quéméneur disparu dans des conditions que je ne puis envisager mais que je n'ai pas le droit, maintenant du moins, de mettre à jour".

 

 

Cela pourrait aussi expliquer le harcèlement continuel de ce triste sire de Le Her vis-à-vis de Jeanne Seznec. Pour qu'elle devienne sa maîtresse. Puis son épouse. Jeanne est une femme courageuse. Solide. Et je me suis toujours demandée pourquoi elle n'avait pas quitté cet individu en prenant ses quatre mômes sous son bras.

 

Sauf que.... Le refrain du harcèlement de Le Her est toujours le même. On peut en lire un extrait dans le livre de Claude Sylvane en page 146 (1931 ? Après la mort de Marie-Jeanne Seznec, ça c'est sûr) :

 

"... Mais Le Her menaçait :

- Faire ça au témoin de ton père... Je dévoilerai le pot-aux-roses... Je dirai tout...

Là devait commencer son affreux chantage.

- Ton père ? Rappelle-toi d'une chose : avec ce que je sais, je peux le faire guillotiner au bagne si je veux !"

 

On connaît la suite : 16 années d'enfer pour la malheureuse Jeanne...

 

Pour la version "Sûreté Générale", reste l'énigme de la pension d'invalidité accordée à François Le Her le jour même où il doit témoigner aux assises de Quimper, fin octobre 1924, lors du procès de Guillaume Seznec. Là, je vais citer Michel Keriel "Autour de Seznec" en page 101 (je rappelle que Michel Keriel a eu accès, comme Bernez Rouz, et grâce au même procureur de Quimper, au dossier de François Le Her) :

 

"Je suis convoqué pour témoigner le 28.

A mon avis, ce n'est que par simple coïncidence que je reçois un avis d'octroi de pension d'aveugle de guerre, pile le jour même du début des audiences. Quand je vous disais que j'étais un héros.... la preuve !

J'en avais peut-être bien un peu parlé, à droite et à gauche, de ce que j'aimerais bien en avoir une de pension pour mes hauts faits guerriers. Peut-être même aussi à cet inspecteur Bonny, ce june et talentueux adjoint du commissaire Vidal. Mais franchement... je ne pensais pas que ça viendrait aussi vite... 960 francs par trimestre... Visez-moi le pactole !"

 


 

 

PENSION-LE-HER.jpg

Carte d'invalidité N° 420 / Pension N°12063

 

 

Il est tout de même bon ici de rappeler que François le Her avait un permis de conduire, un permis de chasse et un permis de port d'armes. Sans oublier son activité préférée : aller mater les jeunes filles, au Champs de Mars, entre autres...

 

C'est sa propre fille, Juliette Le Her, qui le déclare à la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise le 16 novembre 1948 (cf livre de Michel Keriel, en page 142) :

 

"Il est exact que j'ai déclaré à la Gendarmerie de Ploudalmézeau que mon père avait obtenu une pension d'invalidité en simulant la cécité totale. Mon père a toujours vu très clair et la preuve c'est qu'il était titulaire du permis de chasse et du permis d'auto. J'ignore par quel moyen il a réussi à obtenir cette pension."

 

 

Alors ? François Le Her mythomane ? Sans aucuns doutes. François Le Her manipulé par l'une ou l'autre des parties. Ou par les deux. Par l'une pour témoigner en faveur de la survie de Pierre Quemeneur. Par l'autre pour mettre une sourdine à son témoignage aux assises. A ce point, je n'en sais pas plus que vous. Et il semblerait qu'aujourd'hui cela n'inquiète plus grand monde.

 

Liliane Langellier

 

P.S. Vous ne connaissez pas François Le Her, père de Denis Le Her-Seznec, alors allez lire :

 

L'Affaire Seznec : "Notre bagne" de Jane Seznec

 

L'affaire Seznec : le huis clos de la mort de François Le Her

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L
<br /> Oups... Le livre de Guy Penaud "L'énigme Seznec" est tout SAUF une référence... Je n'ai pas du tout apprécié qu'il ait eu le culot d'en envoyer un exemplaire à chaque magistrat de la cour de<br /> cass" avant le rendu du jugement. Surtout qu'il avait quasi tout pompé sur Bernez Rouz en ajoutant des fautes et sa "petite sauce personnelle" pour mieux descendre Guillaume. C'est aussi à cause<br /> (grâce à) lui qu'a eu lieu ce long débat sur le forum de Marilyse Lebranchu... Méfiance... Méfiance...<br /> <br /> <br /> Pour la rue de la smala, effectivement, j'ai lu aussi ce qui s'écrivait sur ce forum :<br /> http://www.justice-affairescriminelles.org/Affaire_Seznec/viewtopic.php?t=1297&sid=a09f3eab71130702770fc39db0067c34<br />
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Y
<br /> Pour revenir sur votre 1er commentaire:<br /> <br /> <br /> Il y a un autre enquêteur qui a pisté F. LE HER .<br /> <br /> <br /> C’est l’ancien commissaire Guy PENAUD, qui nous renseigne de la façon suivante :<br /> <br /> <br />  « cet homme âgé de 31 ans…demeurant 11,rue de la Smala à Paris (19ème arrondissement) s’était présenté spontanément au commissariat<br /> de police « rue Fondary » à Paris (15ème arrondissement)… ». Or Le Her lui-même déclare avoir déposé au commissariat<br /> de police de son quartier, rue Fondary (cf B.ROUZ, p 112)<br /> <br /> <br /> Du 19ème au 15ème, il y a une sacrée trotte, même pour aller déposer.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> En fait, la rue de la Smala en 1923,c’est comme la poudrerie d’Ouessant en 1916 : une voie sans issue.<br /> <br /> <br /> J’en connais au moins un à qui ça va faire plaisir.<br />
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Y
<br /> Pour reprendre votre conclusion, il y en a un dont on connait peu ou rien : le pistolero qui aimait bien les interrogatoires musclés : Jean-Baptiste Cunat ?<br />
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L
<br /> Dans mon post précédent, je vous ai indiqué novembre 1930 pour la rencontre de François Le Her et de Jeanne Seznec en m'inspirant de la page 103 du livre de Keriel. Ce qui est faux. C'est en fait<br /> en novembre 1931 que Jeanne rencontre Le Her au Club du Faubourg (cf pages 137 et 138 du livre "Notre bagne" de Claude Sylvane). Tout est important dans l'affaire Seznec. Marie-Jeanne est morte<br /> le 14 mai 1931.  Charles Huzo n'a pas du longtemps lui survivre (je cherche toujours son état-civil), la place est donc libre pour Le Her car Jeanne est bien seulette...<br />
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L
<br /> La question vient de m'être posée pour l'adresse figurant sur la carte de pension d'invalidité de François Le Her. C'est en fait l'adresse à la date d'obtention de la pension soit le 28 octobre<br /> 1924. Et il habitait bien rue Fondary. On peut en trouver confirmation dans le livre de Michel Keriel, en bas de page 97 : "Je me pointe donc le 29 juin au commissariat de mon quartier - rue<br /> Fondary - aux fins d'y narrer mon histoire."<br /> <br /> <br /> Mais en novembre 1930, quand Jeanne Seznec va chez eux pour la première fois, il habite alors avec femme et enfants 24, rue des Quatre Frères Peynot.<br />
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