Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

Affaire Seznec : Marie-Jeanne

Elle porte un nom de bateau à fendre les flots de la mer d'Iroise.

Sa vie fut pourtant une longue suite de tempêtes.

Elle n'a pas sombré pour autant.

Jusqu'au moment où... La vie l'a abandonnée. Echouée dans un hôpital du VIIIe arrondissement de Paris.

Jusqu'au moment où... Les siens l'ont laissée enterrer comme une pauvresse. Loin de sa Bretagne natale. Loin de la terre qu'elle aimait.

Mais commençons par le commencement...

Marie-Jeanne Marc est née le 8 février 1886 au bourg de Plomodiern.

Elle est la troisième enfant de Jean Corentin Marc et de Marianne Marchadour (ndlr Marc Corentin 1882, Marc Pierre 1884, Marc Marie-Jeanne 1886, Marc Marie 1889, Marc Charles : 1891)

Et leur première fille.

Lire l'article "Généalogie : la famille de Guillaume" : la famille Marc dans le recensement 1911 de Plomodiern.

Toute la petite famille est plutôt aisée.

Et surtout bien en vue à Plomodiern.

C'est sans doute pour cette raison que les parents de Marie-Jeanne ne voient pas d'un très bon oeil arriver le gars Seznec comme futur gendre.

Le mariage a quand même lieu le 18 juillet 1906.

N'hésitez surtout pas à lire le contrat de mariage qui nous renseigne en long en large et en travers sur la dot de la future mariée.

C'est chez Rieux Nédelec que l'on trouve la longue et plus jolie description de la mariée, en page 18 :

"Elle était belle, la mariée, dans son costume tout brodé de fils d'or, la taille étroitement emprisonnée dans le corselet lacé, faisant valoir la poitrine haute. (...) Marie-Jeanne voulut rester au bourg plutôt que d'aller habiter Kerneol et le jeune couple s'installa chez les Marc."

Parce que les Marc, ils sont peut-être grainetiers, mais ils tiennent surtout le Café sur la grand place.

Grainetier, on l'a lu et relu.

Mais, le débit de boissons est passé à la trappe...

Je suis petite fille de bougnat et je le revendique. Ah ! Mais j'oubliais ! Sotte que je suis... Moi je ne mens pas sur mes origines.

Les Marc sont des commerçants qui ont pignon sur rue. En quelque sorte.

La petite bourgeoisie de l'époque.

Personne ne nous dira quelle école elle a fréquentée, Marie-Jeanne. Ce qui m'énerve copieusement.

Alors, je vais vous montrer un document exclusif.

Une lettre de février 1920.

Intéressante par son contenu, certes, mais là, c'est spécialement la forme que je vous demande de bien regarder....

L'écriture est ferme. Et appliquée. Le style concis. Net. Et précis.

On est loin de la longue suite des gémissements émis - pour faire pleurer Margot mais surtout pour empocher le magot - dans le livre de Claude Sylvane, en page 16, tout d'abord :

"Neuf grossesses ne devaient laisser à ma mère que quatre enfants, deux filles et deux garçons, Marie, Guillaume, moi et enfin Albert, tous quatre nés de deux en deux ans. Elle en avait gardé une santé chancelante contre laquelle il lui fallait souvent lutter pour la tâche quotidienne. Je la revois, dans son costume breton, avec sa longue robe qui cachait ses mollets et descendait jusqu'aux chevilles, son visage qui reflétait sous la coiffe une grande douceur, mais une égale fermeté."

Je pense que la mère Sylvane aurait été un auteur à succès chez Harlequin. Sans aucun problème.

Et un peu plus loin, en page 19 :

"Pauvre maman ! Elle fit la guerre à sa manière, dirigeant seule les ouvriers, se levant la nuit pour surveiller le linge qui séchait dans les greniers ouverts à tous les vents, afin qu'on ne lui volât rien. Je l'ai souvent entendue dire que le lavage de toutes ces capotes ensanglantées était une chose abominable. Mais ma mère était courageuse. Et, le soir, penchée sur ses livres, elle alignait des chiffres. Elle qui n'avait ni certificat, ni grande instruction, elle dût faire face tout, simplement avec son intelligence et sa bonne volonté."

Cela datait du mariage avec Guillaume. Jean Marc nous le raconte, dans son style à la hussard, à lire sur ce blog dans l'article "Quand son beau-père "Peps" Marc nous raconte Guillaume" issu du fonds du Cleuziou :

"Mr et Madame Seznec avaient une très grande correspondance, entre ses dépositaires et ses représentants d’une part, ses fournisseurs d’autre part et ses clients. Madame Seznec ne descendait rarement avant 11 heures pour le courrier, elle passait toutes ses matinées à écrire, car c’était elle qui faisait presque toute la correspondance et tenir la comptabilité."

Pas nombreux sont les auteurs qui se passionnent pour la vie de cette sacrée petite bonne femme...

Momo Privat, entre l'évangélisation de la Bretagne et l'histoire de Sainte-Anne la Palue, se fend quand même de quelques lignes, en bas de page 27 :

"Délicate, élégante, distinguée, portant à ravir le costume des ancêtres, elle faisait claquer joliment ses sabots. Gracieuse, intelligente, elle avait remarqué les regards de feu du jeune Guillaume et comment il pâlissait en la rencontrant."

J'en viens à Michel Keriel. Et à sa prose inimitable et inimitée dans "Seznec - L'impossible réhabilitation".

Voilà ce que le futur prix Nobel de littérature (appellation qui date d'une époque heureuse où l'humour fleurissait encore entre les lignes d'un certain forum consacré à l'affaire) nous écrit en pages 100 et 101 :

"En d'autres termes, si on peut faire toutes sortes de saloperies imaginables - n'oublions pas ici que nous venons de sortir de la Der des Der et qu'il est possible, par toute sorte de trafic, de se faire de l'argent facile -, il ne faut au grand jamais donner prise à quelconque critique.

Pourtant les Seznec ne parviennent pas (mais en font-ils l'effort ?) à se couler dans ce moule. A Morlaix, ils ne sont guère appréciés.

Seznec, outre une réputation de volontiers coureur, est vindicatif et au besoin violent. Il est aussi, à l'occasion, un tantinet voleur : ne dit-on pas que si un client de la scierie ne prend pas garde à exiger un reçu de sa livraison de bois, Seznec est connu pour ne pas hésiter à essayer de le faire payer deux fois...

Marie-Jeanne, quant à elle, est réputée passer le plus clair de son temps allongée à lire des revues en sirotant du Byrrh (sa boisson favorite) et grignotant des petits gâteaux secs sucrés. (...)

Nous sommes, admettons-le, quelque peu éloignés de la vision doucereusement idyllique - trop abondamment véhiculée par les précédents auteurs pour le moins partisans - d'un bon père de famille foncièrement honnête et travailleur, efficacement épaulé par une gentillette petite femme toute dévouée à ses enfants."

C'est du Keriel, hein ? Sourcé sur du Radio Morlaix. Ou R.L.V., comme on dit ici : Radio Langues de Vipères.

Mais revenons donc au début de notre jeune couple.

L'entente entre les beaux-parents et les jeunes mariés ne dure pas. "Mieux vaut un petit chez soi qu'un grand chez les autres !" dit le proverbe.

Là, s'installe une période de brouillard intense que l'on essaie actuellement d'éclaircir un peu : l'histoire de l'auberge de Port-Launay.

Une fois de plus, retournons chez Rieux-Nédelec, en page 21 :

"Au bord de l'Aulne paresseuse, où le cygne majestueux glisse sans fendre le miroir des eaux, où les saumons vagabonds sont traqués par les pécheurs, Seznec, en 1910, s'installa comme aubergiste. C'était à Port-Launay, le port de Châteaulin, sur le fleuve. Accueillante hôtesse malgré une santé déjà précaire, Marie-Jeanne, toujours élégante, servait boire avec des mouvements gracieux et une parole aimable pour les clients fidèles."

Recherches en cours.

Après le séjour à Brest (Saint-Pierre-Quilbignon), où, rappelons, quand même, que les Seznec n'étaient pas les seuls à blanchir les Sammies. Et qu'il y avait de la concurrence sur la place.

Les voilà qui arrivent à Morlaix.

Et que commence une période des plus obscures pour ce qui est des activités et de la comptabilité de la scierie.

Recherches en cours.

Là, je vais reprendre l'ami Bernez Rouz. Car il me faut du sûr pour énoncer la suite.

En page 57 :

"Peu après l'inculpation de Seznec, le 13 juillet 1923, l'avoué Joseph Belz de Morlaix dépose le bilan du maître de scierie. Mme Seznec était incapable de continuer l'exploitation industrielle, expliquera-t-il au juge, mais il estimait que la situation n'était pas mauvaise, l'actif dépassait le passif de 276.464 francs. Le Petit Breton du 22 juillet 1923 publie le bilan.

Huit mois plus tard, le 23 février 1924, Joseph Belz fournira au juge un estimatif plus précis des biens de Seznec. Pour faire face aux créances, il a vendu les marchandises, les chevaux et les charrettes pour 17 000 francs. L'actif de Seznec est évalué à 300.000 francs contre un passif de 260.000 francs, soit un actif net de 40.000 francs."

C'est donc cette somme que va empocher Marie-Jeanne pour vivre.

Elle s'est bien battue, lors du procès de son homme, Marie-Jeanne. Et pour se battre elle avait mis tous les atouts dans son jeu. Ce foutu jeudi 30 octobre 1924 :

"Voici que l'on appelle à présent Mme Seznec. La femme de l'accusé, d'un pas décidé, s'avance au milieu du prétoire, souriant à celui qu'elle veut défendre avec toute son énergie. (...)

Sous son costume de velours noir de Quimpéroise, elle aborde la barre sans la moindre gêne, dépose son parapluie "Tom-Pouce" sur une chaise voisine et prend pose pour écouter le président qui fait savoir que le témoin ne prêtera pas serment, mais va être entendu pour renseignements.

(...) Brusquement Mme Seznec enlève son collet de fourrure et le pose sur le dossier de la chaise à laquelle elle s'appuie, comme pour soutenir plus aisément une discussion qu'elle sent devoir être rude. Puis elle se tourne vers son mari et, comme elle le fixe longuement, le président intervient.

- Regardez-moi, vous ; vous regarderez votre mari plus tard."

In La Dépêche de Brest du vendredi 31 octobre 1924.

Elle n'est pas arrivée en pleureuse grecque, Marie-Jeanne. Mais sapée du mieux qu'elle pouvait. Avec fierté et courage. Car elle connait tant l'importance des apparences aux yeux de ce public débordant de haine !

C'est peu de temps après la condamnation de Guillaume, que commence alors pour elle "l'épisode Garlan".

En page 291 de Denis Seznec :

"A Me Belz, elle écrit le 7 septembre 1925 : Je suis incurable, déshonorée, ruinée, sans abri, sans le sou. Le liquidateur finit par lui louer une petite maison - presque une masure - à Garlan, près de Morlaix.

(...) Plus tard, se rendant compte qu'il lui est difficile de bien défendre son mari à partir de ce coin isolé de la Bretagne, Marie-Jeanne Seznec "montera" se placer à Paris, où elle gagnera sa vie - elle, la fière Bretonne - comme bonne à tout faire."

Ne cherchez pas les dates. Le petit-fils a une phobie de la chronologie... C'est très très mode les phobies en tout genre, ces jours derniers...

Juste avant, Marie-Jeanne présente en décembre 1924 une demande d'assistance judiciaire au tribunal civil de Morlaix afin d'obtenir une "séparation de biens" pour récupérer la somme de 10.000 francs figurant sur le contrat de mariage.

De 1925 à 1931, Marie-Jeanne sera bonne dans différentes familles à Paris. Sous son nom de jeune fille Marc.

Voici comment la décrit Jane, toujours dans le numéro Hors-Série de Closer, signé Claude Sylvane, en page 112 :

"Tout à coup, un taxi s'arrêta devant la porte. Une femme en larmes en descendit. C'était ma mère.

Je la regardais, émue, surprise, et très déçue. Où était ma jolie maman avec sa coiffe brodée et sa longue jupe de soie et de velours ? J'avais devant moi une femme modestement vêtue avec un petit chapeau de feutre et une robe qui laissait voir ses mollets."

On arrive les situer au 58, rue de Monceau. Puis, dans une chambre sous les toits avenue Vélasquez. Paris VIIIe.

Très curieusement, Jeanne, alors que sa mère est proche de sa fin, Jeanne part à Jersey. Marie-Jeanne est hospitalisée à Beaujon. Hôpital qui se trouvait, à l'époque, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Et non à Clichy comme maintenant.

C'est, avec Keriel - une fois n'est pas coutume - que je vais conclure.

En page 27 (toujours dans "Seznec, l'impossible réhabilitation") :

"Absolument ignorante des arcanes juridiques, la proche famille de Seznec (ou du moins ce qu'il en reste, c'est-à-dire Marie-Jeanne, les autres ayant, depuis belle lurette et l'instar de certains petits mammifères rongeurs, quitté le navire) ne sait qu'entreprendre - si toutefois quelqu'action demeurait envisageable eu égard au sacro-saint principe de la non remise en cause de la chose jugée."

Et en page 37 :

"Le 14 mai 1931, à quarante-cinq ans, Marie-Jeanne meurt à l'hôpital Beaujon à Paris. Elle est enterrée au cimetière de Saint-Ouen (N.D.L.R. : curieusement, ses restes ne seront alors pas transférés à Plomodiern contrairement à ce que pourrait laisser panser l'excellent film d'Yves Boisset : L'affaire Seznec. Ils ne le seront pas plus ni après la mort de son mari en 1954, ni de celle de sa fille en 1994. On devinera pourquoi plus loin (1)... Aujourd'hui elle est à la fosse commune)."

Il me manque encore quelques renseignements précieux pour étayer cet article.

Déjà pour en dissiper les zones d'ombre...

Et aussi pour connaître le statut exact d'une femme de bagnard. Car le statut "veuve" qui lui est attribué sur l'acte de décès de sa fille Marie Seznec m'a intriguée.

L'acte de décès de Marie-Jeanne vient juste d'être ajouté en bas de cet article.

Liliane Langellier

(1) Michel Keriel fait allusion ici à l'hypothèse du crime passionnel.

P.S. D'après Jean-Lucien Sanchez, historien français, spécialiste du bagne colonial de Guyane française :

"Pour répondre à votre question concernant le statut des femmes de bagnards (transportés frappés par la loi sur l'exécution de la peine des travaux forcés du 30 mai 1854), ces dernières restaient légalement mariés à leurs époux. Et ce jusqu'en 1884. Ce n'est effectivement que grâce à la loi du 27 juillet 1884 que la procédure de divorce est réintroduite en France (elle avait été abolie en 1816). Cette loi prévoit ainsi que la condamnation à une peine afflictive et infamante de l'époux (ce qui était le cas pour une condamnation aux travaux forcés à temps ou à perpétuité) pouvait autoriser une demande de divorce. Les épouses, comme le prévoyaient la loi du 30 mai 1884 et celle du 27 mai 1885 sur la relégation des récidivistes, pouvaient si elles le désiraient rejoindre leurs époux transportés ou relégués en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie sous certaines conditions. Ces épouses et leurs enfants pouvaient ainsi hériter des concessions agricoles et industrielles de leurs époux si ces dernières étaient définitives."

Marie-Jeanne Seznec. Et ses quatre enfants. En 1924. In blog Me Langlois.

Marie-Jeanne Seznec. Et ses quatre enfants. En 1924. In blog Me Langlois.

Acte de naissance de Marie-Jeanne

Acte de naissance de Marie-Jeanne

La maison Marc photographiée en 1907.

La maison Marc photographiée en 1907.

La lettre du 19 février 1920.

La lettre du 19 février 1920.

La lettre du 19 février 1920 (suite et fin).

La lettre du 19 février 1920 (suite et fin).

Acte de décès de Marie Seznec. Habitant chez sa mère : 58, rue de Monceau. Statut de Marie-Jeanne : veuve.

Acte de décès de Marie Seznec. Habitant chez sa mère : 58, rue de Monceau. Statut de Marie-Jeanne : veuve.

C'est connu... On se balade tous avec un extrait d'acte de naissance sur nous... (Le Petit Breton)

C'est connu... On se balade tous avec un extrait d'acte de naissance sur nous... (Le Petit Breton)

Marie Jeanne s'investit dans l'instruction (Le Petit Breton)

Marie Jeanne s'investit dans l'instruction (Le Petit Breton)

Intrigante, la dernière phrase de Marie Jeanne, isn't it ?

Intrigante, la dernière phrase de Marie Jeanne, isn't it ?

Acte de décès de Marie Jeanne Seznec.

Acte de décès de Marie Jeanne Seznec.

L'Hôpital Beaujon, où Marie-Jeanne est décédée en 1931, était situé au 208, rue du Fbg St Honoré. Paris VIIIe.

L'Hôpital Beaujon, où Marie-Jeanne est décédée en 1931, était situé au 208, rue du Fbg St Honoré. Paris VIIIe.

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Youenn 08/11/2014 23:25

Marie-Jeanne ne serait-elle pas plutôt la cinquième enfant du couple Jean Corentin Marc / Marianne Marchadour, qui auraient eu, dans l'ordre : 1/ Marie 2/ Corentin 3/ Pierre 4/ Charles 5/ Marie-Jeanne, la petite dernière... ?? Il faudrait peut-être poser la question à Bernez Rouz, qui nous a pété un cable de façon magistrale ce 4 novembre dernier. A moins qu'il ne ce fût agi que d'une rupture de faisceau....

LaLangellière 09/11/2014 05:54

Bonjour Youenn !
Concernant la famille Marc, je m'étais reportée - fort sottement, je l'avoue - à ce qu'écrit Denis Seznec dans sa page "Arbre généalogique de la famille Seznec".
Je viens donc de corriger mon article ci-dessus avec le recensement Plomodiern 1911.
L'ordre est bien 1/Corentin 2/ Pierre 3/ Marie-Jeanne 4/ Marie 5/ Charles.
Je vous engage vivement à lire l'article sur ce blog "Généalogie : la famille de Guillaume". Article que nous avons mis des heures, voire des jours, avec un Quimpérois fervent des archives, à mettre d'aplomb. Mais qui est désormais inattaquable. Et qui pourrait servir de référence à certains... Suivez mon regard.
Bon dimanche !