Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

90ème anniversaire du procès Seznec : vendredi 31 octobre 1924

90ème anniversaire du procès Seznec : vendredi 31 octobre 1924
Je rappelle que ce texte est extrait du livre de Me Denis Langlois : "L'affaire Seznec".

Le lendemain, vers 10 heures, quand les gendarmes t'ont amené au Palais, c'était à nouveau la tempête. Des éclairs, des trombes d'eau. Presque la nuit. On avait dû allumer les lanternes.

On t'a poussé dans la salle et retiré les menottes. Tu t'es assis dans ta pose habituelle, les mains jointes sur tes genoux croisés, légèrement penché en avant. Machinalement tu as regardé le noeud de bois de la balustrade. Décidément ce menuisier ne connaissait rien au métier !

Le public, trempé, s'ébrouait sur ta gauche. Tu as regardé les premeirs rangs. Marie-Jeanne et Angèle n'étaient pas venues. Trop fatiguées par leur témoignage de la veille. Tu as parcouru les visages habituels, ceux qui faisaient maintenant partie du décor. Dans le fond de la salle, les spectateurs debout s'entassaient en jouant des coudes pour tâcher d'apercevoir quelque chose. A côté d'un officier en uniforme, une main s'agitait essayant d'attirer l'attention. Tu as regardé et tu es resté sans un geste, pétrifié, les larmes aux yeux. Cette vieille paysanne ridée à bonnet de dentelle qui te souriait, c'était ta mère.

La main tendue au-dessus de la foule, elle continuait de te sourire, comme autrefois, lorsque, enfant, tu avais peur et qu’elle venait te border dans ton lit en te disant qu’en dehors de la mort et des esprits il n’y avait rien à craindre. Tu lui as souri à ton tour et, en posant tes doigts sur ta bouche, tu lui as envoyé un baiser. Tout le monde, spectateurs, journalistes, jurés, a tourné d’un seul coup les yeux. Les photographes ont essayé de prendre un cliché. Mais, dans toute cette agitation, il n’y avait plus que vous deux : toi qui avais peur et té mère qui venait te rassurer.

Tu lui as fait signe de venir s’asseoir devant. Elle s’est glissée entre les rangs, intimidée, avec son visage fripé et brûlé par le soleil, son regard vif et son menton volontaire. En s’essuyant les yeux, elle s’est assiste près d’une femme en chapeau plumes et t’a souri encore, en hochant la tête, l’air de dire : « Ne n’en fais pas, mon gars, je suis là. »

Le président est entré et l’audience a commencé. A sa façon de regarder sa montre, tu as compris que les choses n’allaient pas traîner. Le premier témoin était d’ailleurs là : Gadois, l’horloger de Carhaix qui était allé à Paris avec son fils et affirmait avoir voyagé avec toi au retour, le 13 juin au soir, dans le « train des bains de mer » entre Paris et Guingamp.

Il a répété que tu étais arrivé au dernier moment, essoufflé, et qu’il t’avait aidé à monter dans le compartiment. Un moment il t’avait même pris des mains le lourd paquet que tu portais. Fatigué, tu avais dormi pendant tout le parcours.

- Le reconnaissez-vous ? a demandé le président.

Il t’a regardé et a hoché la tête.

- C’est bien lui. Je ne peux pas me tromper. Je l’ai eu devant moi pendant plusieurs heures.

Les témoins de Plouaret ont défilé au pas cadencé.

D’abord Mme Jacob, la cultivatrice chez qui, le 12 juin au soir, tu avais garé ta voiture en panne.

- A quelle heure est-il revenu, le 14 au matin ?

Mme Jacob a hésité, baissé la tête.

- Je ne sais pas. Je l’ai vu arriver, c’est tout.

- Portait-il un paquet ?

- Je ne sais pas. En tout cas je ne l’ai pas vu.

D’un seul coup tu t’es levé.

- Demandez au témoin si j’étais bien habillé ou non.

Cette fois, Mme Jacob n’a pas hésité.

- Oui, il avait un costume brun et propre.

- Vous voyez qu’il y a des témoins qui se trompent, t’es-tu écrié. M. de Hainault m’a décrit mal accoutré.

- Oh ! vous savez, est intervenu l’avocat général, on peut être propre pour une cultivatrice de Plouaret et sale pour un Parisien élégant !

Murmures dans la salle. Les Bretons n’ont pas apprécié. Le fis Jacob a succédé à sa mère.

- Je l’ai vu revenir de la gare le 14 au matin, a-t-il déclaré. Sur son épaule, il portaint une machine à écrire.

- Comment savez-vous que c’était une machine à écrire ? s’est étonné le président. Elle était enveloppée.

- C’est le juge d’instruction qui me l’a dit !

Eclat de rire général.

- Mais vous l’avez bien vu revenir de la gare avec un gros paquet ?

- Oui, ça c’est sûr. Il était lourd. Son épaule penchait.

Et il a fait le geste.

Le valet de ferme Leroy, lui, ne parlait pas français. Le président s’est essayé au breton, mais ses rudiments étaient insuffisants. Du coup, Leroy ne comprenait plus un seul mot. On a couru chercher un interprète. Il est arrivé, essoufflé, et a prêté serment. Cette fois c’était la déclaration de Leroy qui ne correspondait plus à ce qu’il avait dit au juge d’instruction.

- Mais ce n’est pas dans le dossier ! s’est écrié le président, les mains au ciel. Vous avez dit que, de votre champ, vous n’aviez pas remarqué que Seznec portait un paquet sur l’épaule et, là, vous affirmez qu’il était chargé d’un lourd colis !

L’interprète a traduit, Leroy a haussé les épaules d’impuissance.

Tu as senti qu’il fallait profiter de la situation Tu t’es levé précipitamment et tu as dit :

- Vous voyez bien que les témoins ne sont pas sûrs !

- Mais si ! a répliqué le président. Ils vous ont tous vu. C’est normal qu’il y ait quelques divergences.

- En tout cas, ils sont moins sûrs que moi ! as-tu lancé.

A la rumeur qui est montée de la salle, tu as compris que tu étais allé un peu loin. Tu t’es rassis. Au bout de son banc, ta mère hochait la tête pour t’encourager, mais Me Kahn s’est retourné vers toi, irrité.

Marie Riou, la petite bonne du Café Nicolas de Plouaret, avait un filet de voix que personne n’entendait.

- Parlez plus fort ! lui a dit le président, les deux mains en cornet derrière les oreilles.

Marie Riou a souri.

On a réussi à comprendre que tu lui avais demandé de porter un télégramme la poste, le 12 juin au soir. La poste était fermée, tu avais dit : « Ce sera pour demain. »

- Est-ce que vous pensez qu’il l’a fait exprès pour faire croire que, le lendemain, il se trouvait encore à Plouaret, alors qu’il était au Havre ?

Marie Riou a souri en inclinant sa coiffe blanche.

On a encore entendu le nommé Pallier, représentant de commerce à Brest, qui avait travaillé avec toi avant la guerre.

Un jour, il avait vu sur ta table des munitions et tu lui avais dit que tu avais un revolver.

- A l’instruction, vous avez dit que Seznec avait toujours un revolver dans la poche arrière de son pantalon. Ce n’est tout de même pas pareil ! a fait remarquer Me Kahn.

Pallier s’est troublé.

Le président a suspendu l’audience.

A la reprise, à une heure de l’après-midi, ta mère avait disparu ; mais, au premier rang du public, tu as aperçu Marie-Jeanne. Elle t’a souri d’un air un peu triste. A côté d’elle, Angèle a secoué son menton carré.

Le président a ajusté ses lunettes et toussé. Il brandissait deux feuilles de papier.

- J’ai reçu du courrier. Des lettres anonymes ou presque. Je ne veux rien négliger, j’ai donc décidé d’en donner connaissance aux jurés. La première est signée « Suzanne », elle est rédigée sur papier en-tête du Café de Madrid à Paris.

« Monsieur le Président, suivant dans les journaux le compte rendu de l’affaire Seznec, je me demande si je n’ai pas couché près de la gare Saint-Lazare, il y a environ trois mois, avec le disparu Quemeneur. A peu près le même signalement, la même vie, le même raisonnement d’homme politique et commerçant en bois. Il m’a avoué avoir quitté sa femme pour suivre une maîtresse, mais il le regrettait. Il m’a dit s’appeler Quemeneur Simon. Je ne vous donne pas mon adresse, Monsieur le Président, parce que ni Quemeneur ni Seznec ne m’intéressent, mais j’ai bien peur d’être dans le vrai. »

Des sourires ont fleuri dans la salle. Les têtes se sont penchées de tous côtés. Content de son petit effet, le président est passé à la seconde lettre.

- C’est beaucoup plus court : « Monsieur le Président, appelez donc Christofleau La Queue-les-Yvelines en témoignage. Il sait quelque chose. Faites des fouilles dans son jardin. » Signé : « Un vieux de quatre-vingt-trois ans qui ne veut pas se faire connaître. »

Tout le monde s’est tourné vers toi pour scruter ton visage.

Tu n’as pas cillé, seulement essayé d’esquisser un sourire.

- Pour ces deux lettres, a continué le président, j’ai télégraphié aux parquets de Paris et de Rambouillet pour leur demander d’effectuer d’urgence une enquête. Nous serons bientôt fixés. Pour la forme, je voudrais vous donner aussi lectrue de deux autres messages que j’ai reçus, mais qui n’apportent aucune indication utilisable. Un télégramme signé Jane : « Quemeneur est vivant, suis partie avec lui à Philadelphie Suis revenue ici pour revivre avec mon marie qui fait de la banque. Vous indiquerai ultérieurement l’adresse de mon ex-amant. » Une lettre signée « La Moscova » : « Quemeneur est notre gage et notre prisonnier, pour avoir vendu des secrets de notre Douma. Nos agents ont joué votre police française dont quelques-uns ont été achetés. Si vous condamnez un homme innocent, Quemeneur subira les mêmes peines. » Voilà, c'est tout, maintenant nous pouvons reprendre l’audition des témoins.

Expédition, le mot aurait été plus juste. Les témoins arrivaient, prêtaient serment. Deux minutes plus tard, c’était terminé. Certains restaient ébahis, les bras ballants, ne comprenant pas qu’on les ait gardés plus d’une semaine à Quimper pour leur faire répéter trois mots qu’ils avaient déjà dits au juge d’instruction. D’autres s’accrochaient à la barre, insistant pour donner une précision ou une interprétation. L’huissier appelait le suivant et pendant un instant les deux témoins rivalisaient.

La troupe des témoins de Houdan a commencé à défiler.

D’abord, par ordre hiérarchique, M. Piau, le chef de gare, qui avait abandonné sa casquette et sa veste bleue pour un banal complet-veston.

- J’ai vu la Cadillac quitter la gare et prendre la route de Paris. Je suis catégorique : deux hommes s’y trouvaient et discutaient bruyamment. Aucun n’est descendu pour prendre le train.

Garnier, l’employé de gare, casquette lui à la main, a précisé qu’il était 22 h 10 et que le train suivant ne passait qu’à 3 h 45 du matin.

- Est-il exact, a demandé Me Kahn, qu’un train de marchandises partait en direction de Paris à 22 heures et quelques minutes ?

- Oui, a répondu Garnier, mais personne ne pouvait se faufiler dans un wagon. On l’aurait vu.

- Même en pleine nuit ?

Garnier a haussé les épaules.

Dans la foulée, on a encore vu arriver le mécanicien Coulomb qui avait relevé des taches rouges sur un bidon d’essence que tu lui avais remis. Etait-ce du sang ou de la rouille ?

Tu as nié, discuté, puis à bout de patience, tu as lancé :

- J’ai pu me blesser, mais qu’est-ce que ça prouve ?

A la houle qui a parcouru la salle, tu as compris que ça prouvait quelque chose. Tu as aperçu le visage livide de Marie-Jeanne et, malgré toi, tu as baissé les yeux.

Aussitôt après s’est glissé Me Danguy-des-Déserts. C’est à peine si tu l’as reconnu. L’ombre de lui-même. Obséquieux, prudent, transparent.

- Oui, j’ai cru voir Quemeneur dans le hall de la gare de Rennes, le 26 ou le 29 mai. Je lui ai fait un signe et il m’a répondu. Mais j’ai pu me tromper. On n’est jamais sûr e rien. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que ma déposition n’avait pas grande importance.

Me Kahn n’a même pas voulu lui poser de questions. Il est reparti, péteux, le dos courbé.

Une autre ombre est passée : Me Bienvenue. Il a affirmé que tu lui avais rendu visite à son cabinet de Saint-Brieuc les 4, 11 et 14 juin. Toi, tu as assuré que c’était les 4, 11 et 20 juin. Me Kahn, intrigué, a feuilleté un instant le dossier, mais n’a demandé aucune précision. Au bout de son banc, tu as aperçu Marie-Jeanne qui te faisait de grands gestes en arrondissant sa bouche. Tu as vaguement entendu le chiffre 13, mais tu n’as pas compris. De toute façon, Me Bienvenue s’était déjà éclipsé.

- Eh bien ! voilà ! a conclu satisfait le président. Cette fois-ci nous avons avancé ! Neuf heures d’audience. Quarante témoins. Je pense que nous pourrons terminer lundi. Mais, pour cela, il faut siéger demain samedi.

Il y a eu un brouhaha dans la salle.

- Oui, je sais que c’est la Toussaint. Mais le procès dure depuis plus de huit jours. La justice ne peut pas s’arrêter aux fêtes religieuses. De toute façon, rien ne nous empêchera de penser à nos morts.

Et il t’a regardé droit dans les yeux.

à suivre...

Vous pouvez lire ici La Dépêche de Brest du samedi 1er novembre 1924.

N.B. Vous remarquerez juste que Marie-Jeanne et sa belle-mère ne se fréquentent guère. Elles se succèdent à l'audience. Mais ne font pas union.

Houdan in Guide Michelin 1922.

Houdan in Guide Michelin 1922.

Houdan. La gare.
Houdan. La gare.

Houdan. La gare.

La mère de Seznec au procès in blog Me Denis Langlois.

La mère de Seznec au procès in blog Me Denis Langlois.

Acte de décès de Marie Anne Colin, mère de Guillaume Seznec.

Acte de décès de Marie Anne Colin, mère de Guillaume Seznec.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :