Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

90ème anniversaire du procès Seznec : samedi 25 octobre 1924

Enquête à Houdan le 29 juin 1923.
Enquête à Houdan le 29 juin 1923.

A la deuxième audience, le samedi matin, il y avait encore plus de monde. L’atmosphère, elle, était moins agressive. Pas de cris hostiles, juste un murmure sur ton passage. Tu avais demandé être amené au Palais en voiture pour ne pas être obligé de traverser la foule. Le président avait répondu qu’il étudierait la question, mais le matin devant la prison les gendarmes avaient attendu vainement la voiture. A l’intérieur de la salle, toujours la même chaleur. Une infime partie du public avait trouvé à s’asseoir. Les autres continuaient à s’entasser à l’arrière, se haussant sur la pointe des pieds pour apercevoir ton profil ou la robe rouge du président. Celui-ci paraissait fatigué, le visage encore plus maigre que la veille, les lunettes glissant sur le nez, mais toujours cet air distingué de vieux noble breton.

- Nous allons aborder la question de votre séparation à Houdan. C’est bien Houdan maintenant, Dreux c’est terminé ?

Tu as hoché la tête sans relever l’ironie.

- Pourtant, a continué le président, j’ai là votre carnet de comptes et j’y lis : « A Dreux 13 F. Quemeneur pris le train. »

- Je n’ai jamais dit que Quemeneur n’avait pas pris le train à Dreux. J’ai dit simplement que je l’avais quitté à Houdan, croyant le laisser à Dreux. Mais ill est peut être retourné à Dreux…

- C’est bien compliqué votre histoire. Comment serait-il allé à Dreux ? A pied ?

Tu n’as pas répliqué. Le président a fouillé à nouveau dans le dossier.

- Sur le carnet de Quemeneur, on lit : « Train Dreux, 11,40 francs. » Ce n’est pas de la main de Quemeneur et les experts estiment que c’est de la vôtre. Qu’avez-vous à dire ?

Tu es resté penché en avant, mains jointes, les coudes sur les genoux. Il n’a même pas remarqué ton silence et continué son monologue.

Devant toi les journalistes noircissaient des feuilles de papier, en relevant de temps en temps le nez pour guetter tes réactions.

Tu n’arrivais plus à suivre le fil des paroles du président. Ce n’était pas seulement une question de fatigue, mais une difficulté à saisir les méandres de son raisonnement.

- A Houdan, des témoins ont dit qu’ils vous ont trouvé inquiet…

Tu es sorti de tes pensées et tu as lancé d’une voix forte :

- Pas plus inquiet que je ne le suis actuellement !

On a ri dans la salle. Le président a poursuivi :

- J’ai lu dans un journal une interview où vous racontiez votre voyage…

- Ah ! si maintenant vous faites état d’interviews, s’est écrié Me Kahn, vous risquez d’être victime de graves erreurs.

A la mine courroucée des journalistes qui ont tous relevé le nez en même temps, tu as compris que c’était une gaffe, Me Kahn l’a compris lui aussi et a ajouté :

- Ne serait-ce que des erreurs d’impression…

Les journalistes ont souri, mais tu as senti que c’était insuffisant.

Le président a fait distribuer aux jurés un plan de la gare de Houdan avec l’emplacement de la barrière, des témoins, de la voiture et du café de la gare.

- Seznec, dites-nous exactement où vous avez quitté M. Quemeneur ?

- Mais je l’ai dit déjà trente-six fois. Devant le café de la gare. J’ai même marqué une croix sur le plan. Quemeneur est descendu et a pris ses affaires. Je me suis mis au volant et je suis reparti.

- Bon, alors expliquez-nous ce que vous avez fait entre 22 h 30 et 5 heures du matin, quand M. Schwartz vous a croisé sur la route, seul à côté de votre voiture ?

- Je vous l’ai déjà dit. J’étais fatigué avec toutes ces pannes. Je me suis endormi sur la banquette.

- Et ce bidon taché de sang que vous avez remis au mécanicien de La-Queue-les-Yvelines ?

- Personne n’a dit que c’était du sang humain.

- Mais vous-même avez reconnu que vous vous étiez blessé à la main.

- Certainement pas. Ou alors si j’ai dit ça, c’était machinalement.

Me Kahn s’est à nouveau levé.

Aucune expertise n’a pu être pratiquée sur le bidon qui d’ailleurs n’a même pas été retrouvé. Quant au témoin, il n’a pas affirmé que c’était du sang, il a simplement parlé de taches rouges ressemblant à du sang. Entre nous d’ailleurs, si c’était du sang, il ne serait pas resté rouge.

- Et votre cric ? a poursuivi le président. Vous l’aviez en partant de Morlaix, vous l’aviez encore Dreux, le garagiste est formel. Où l’avez-vous perdu ?

- Je ne sais pas, certainement en réparant un pneu.

- Etonnant quand même. Un cric qui devait peser au moins 15 kilos, cela ne se perd pas comme ça ! Ou alors c’est parce qu’on l’a utilisé à autre chose…

- Je sais où vous voulez en venir, monsieur le président. Eh bien, non ! je ne m’en suis pas servi pour autre chose. Croyez-moi, si j’avais eu à me séparer d’un objet, ce n’aurait certainement pas été de mon cric. Il m’était trop utile.

- Mais dites-nous alors ce que vous en avez fait ?

- Etes-vous automobiliste, monsieur le président ?

- Non.

- C’est dommage, vous sauriez que la panne est la façon la plus courante de perdre ses outils !

La salle a ri et tu as été content de ta repartie ; mais quand tu as vu le visage fermé du président, tu as compris que tu venais de faire une nouvelle gaffe.

- Et le complet de toile bleue que vous portiez ce jour-là, comment expliquez-vous qu’on n’en ait pas retrouvé la veste ?

- Je n’en sais rien. Je n’étais pas chez moi quand on a perquisitionné. La police a fait ce qu’elle a voulu. Et elle a employé de drôles de méthodes !

- Je vous en prie, Seznec. La police a fait son travail, cest tout ! Et elle l’a bien fait puisqu’on a retrouvé des traces de sang sur votre pardessus.

- Je n’avais pas de pardessus ce jour-là. Celui dont vous parlez était resté au garage.

- Cela m’étonnerait, le commissaire Cunat l’a trouvé dans le lit de votre bonne.

- Peut-être avait-elle froid ?

Une nouvelle fois le public s’est esclaffé. Quelques jurés aussi. Mais les visages du président et de l’avocat général sont resté de marre. Me Le Hire s’est tourné vers toi en souriant et cela t’a rassuré.

Le président était reparti et te posait la question que l’on t’avait posée cent fois.

- Mais pourquoi, arrivé 60 kilomètres de Paris, avez-vous décidé de rebrousser chemin vers la Bretagne ? Cela ne tient pas debout.

Tu t’es efforcé de répondre en pesant chaque mot.

- J’ai vu que la voiture était invendable dans l’état où elle se trouvait. De plus Quemeneur m’avait dit de ne pas insister si je tombais à nouveau en panne. Je savais aussi qu’ Paris les garagistes demandent des prix astronomiques… C’est vrai, monsieur le président, vous n’êtes pas automobiliste. Vous ne faites jamais réparer de voiture.

La salle a ri. Le président était blême. Cette fois, Me Le Hire s’est retourné, l’œil sévère, et tu as baissé la tête.

Cela t’a incité à rester silencieux quand le président a abordé à nouveau le problème de l’heure à laquelle Quemeneur avait pris le train.

- D’après les témoignages, il n’a pas demandé l’heure du train avant de se rendre la gare de Houdan, c’est tout de même bizarre. Est-ce que vous auriez fait cela, vous ?

Tu as haussé les épaules. Le président a insisté.

- Tout de même, c’était une précaution élémentaire !

Me Kahn est venu à ton secours.

- Parmi les objets trouvés dans la valise de Quemeneur figurait un horaire Chaix.

Le président ne t’a pas lâché pour autant.

- Admettons qu’il connaissait l’heure des trains. Il savait donc que le prochain pour Paris n’était qu’à 3 h 45 du matin. Qu’est-ce qu’il a fait entre-temps ?

Il a commencé à fureter dans son dossier et tu as compris qu’il allait te reprocher le mot « gonzesse ». Tu as pris les devants.

- Oui, c’est vrai, quand j’ai été interrogé pour la première fois, j’ai emprunté un mot déplacé. Je le regrette, ça m’a échappé.

Mais le président a fini par dénicher le fameux procès-verbal.

- Voilà ce que vous avez déclaré : « Je ne sais pas où il a passé la nuit. Il a peut-être rencontré une gonzesse avec qui il a pu aller coucher. » Vous aviez vraiment une très haute estime de votre ami ! Savez-vous que le maire de Houdan s’est plaint ? Les habitants de la ville ont protesté. « A Houdan, nous nous couchons à 9 heures du soir et il n’y a pas de femmes comme vous dites ! »

Le public était effondré de rire. Les jurés aussi et même l’avocat général. Les journalistes s’empressaient de noter la repartie. Le président était demeuré impassible. Indigné.

- Et la valise ? a-t-il continué. Quemeneur l’avait-il quand il vous a quitté ?

- Oui.

- Curieux, un témoin l’a vue le lendemain dans votre voiture !

- Non, la jeune Conogan a seulement dit qu’elle avait vu une valise qui lui ressemblait.

- Admettons-le, mais le 20 juin on vous voit au Havre et c’est ce jour-là précisément que l’on y retrouve la valise de Quemeneur.

- Non, c’est faux, as-tu crié, je ne suis jamais allé au Havre !

La salle a résonné et tu as été surpris de la force de ta voix.

- Admettons-le encore, a dit le président. Mais il se trouve que, dans la valise, on a découvert un faux acte de vente que les experts vous attribuent sans hésiter.

- Je vous le répète, monsieur le président, je ne suis jamais allé au Havre. Je vous le jure sur tout e que j’ai de plus cher !

Il y a eu un silence, puis le président a repris ses questions. Tu n’écoutais plus. Tu avais dit l’essentiel et le reste t’était indifférent. A quoi bon parler encore du rendez-vous avec Chardy ou de ton attitude à ton retour de Morlaix ? Tu étais là, le front baissé, les coudes fichés dans les genoux et tu te demandais quand tout cela allait se terminer.

- Pourquoi ne vous êtes-vous pas inquiété du sort de Quemeneur ? a demandé le président. Quand Mlle Quemeneur est venue vous voir, vous aviez l’air gêné comme quelqu’un qui cherche à cacher quelque chose.

- Mais non, t’es-tu écrié brusquement, j’avais l’air normal. Dans ma vie j’ai vu des choses plus graves et je n’ai jamais changé de figure.

- Nous le savons, a triomphé le président. C’est ce que vous faites depuis le début de cette affaire !

Me Kahn s’est retourné. Son œil brillait de colère et tu as senti qu’il allait se passer quelque chose.

- Arrivons-en la fameuse machine à écrire, poursuivait le président. L’accusation a établi que c’est vous qui l’avez achetée au Havre le 13 juin. Huissier, montrez aux jurés la machine à écrire Royal 10.

L’huissier s’est précipité vers la table aux pièces à conviction et à brandi la machine comme un trophée. Sensation dans la salle. Les journalistes se sont tournés vers toi pour guetter ta réaction. Tu n’es pas cillé d’un muscle.

Le président a expliqué aux jurés l’importance de la machine.

- C’est elle qui a servi à taper les faux actes de vente de la propriété de Plourivo. Elle a été trouvée chez l’accusé qui l’avait achetée au Havre.

- Non, t’es-tu écrié en te levant d’un bond. Je n’ai jamais acheté cette machine ! Si on l’a trouvée chez moi, c’est qu’on l’a apportée…

- Qui ? Ayez le courage de dire qui !

- Je n’étais pas là, j’étais déjà arrêté. Je ne sais pas qui est venu la déposer.

- Lors de l’instruction vous avez été beaucoup plus précis. Vous avez mis tout simplement en cause la police !

Tu allais répondre, mais Me Kahn s’est levé à son tour. A la façon dont il a commencé sa phrase, tu as compris qu’il n’attendait que cela.

- Je souhaiterais personnellement revenir sur le procès-verbal de la perquisition qui a permis de trouver la machine chez mon client en son absence. Un rapport du commissaire Cunat fait état du démontage de la machine. Or, dans le procès-verbal il n’en est pas question. On démonte la pièce à conviction la plus importante de l’affaire et on le cache Pourquoi ?

Le président a balbutié que c’était vrai, la machine avait bien été démontée.

- Alors, de deux choses l’une, s’est écrié Me Kahn d’une voix puissante, ou les rapports de police sont exacts et l’on devrait y trouver la trace de leurs affirmations, ou bien ils sont faux et alors je partage la suspicion de mon client !

Agitation dans la salle.

Le président s’est tourné vers l’avocat général qui était demeuré figé. Aussitôt, il a levé l’audience pour quelques minutes. La salle n’était qu’un bourdonnement. Des journalistes, des avocats, des spectateurs sont venus féliciter Me Kahn. Cela t’a rassuré, tu avais peur d’être tombé sur un pâle défenseur. Il savait griffer et venait de le montrer.

Me Kahn, accoudé à la balustrade du box, finissait de fumer une cigarette quand la Cour est entrée. L’œil du président flambait de rage derrière ses lunettes. Il a regardé l’avocat général, puis s’est tourné vers toi.

- Des choses très graves viennent d’être dites dans cette enceinte. Vous-même, Seznec, lors de l’instruction, vous avez accusé la police d’avoir introduit chez vous cette machine à écrire ; Maintenez-vous ces déclarations ?

Il a planté son regard dans le tien et, durant quelques instants, tu t’es senti perdu. Tu as regardé Me Kahn qui te tournait le dos, il s’était tassé sur son banc.

- Je ne me souviens pas d’avoir dit cela, as-tu bredouillé.

- Je préfère. J’avais peur d’avoir mal entendu.

Il a replongé dans son dossier et examiné ton alibi pour le 13 juin.

- D’après vous, vous n’étiez pas au Havre. Vous avez quitté Morlaix pour Tréguier. Qu’est-ce que vous alliez faire là-bas ?

- Engager ma camionnette pour le transport des pommes de terre.

- Soit. Mais, une fois votre panne réparée dans la ferme de Plouaret, pourquoi n’êtes-vous pas allé à Tréguier ?

- Ma camionnette n’était pas déclarée. J’avais peur d’être arrêté par les gendarmes.

- Croyez-moi, il aurait mieux valu que ce soit pour cela que pour assassinat !

Le public a ri et pour la première fois le président s’est rengorgé ; Dans la foulée, il est passé au billet de troisième classe Plouaret-Le Havre qui avait été délivré. Il a dit que des témoins avaient vu entre tes mains une valise du même genre que celle de Quemeneur.

Me Kahn a bondi.

- Monsieur le président, il me semble que vous ajoutez aux procès-verbaux. Il n’est question que d’une valise d’un type commun, en cuir jaune, comme toutes les valises !

La salle a réagi défavorablement et le président a poursuivi son interrogatoire. Tu as tout de suite compris que le rapport de forces venait de changer. L’instant était passé. Me Kahn n’avait fait que le saisir du bout des ongles, là où il aurait fallu l’agripper pleines mains.

Le reste de l’audience n’a été qu’une formalité pour le président. Il n’a même pas attendu tes réponses. Selon les experts, les charbons de ta camionnette n’avaient pas été changés et tu n’étais donc pas en panne. Pour ton passage à Brest le 13 juin, aucun des témoins que tu avais invoqués ne confirmait tes dires. Même Métais ton ami.

Me Kahn s’est levé deux fois, mais la façon d’un nageur qui manque d’air et fait surface pour ne pas étouffer.

- Des pièces ont disparu. Des témoins n’ont pas été entendus.

- Mais pas du tout, maître. Simplement vous n’avez pas lu suffisamment votre dossier.

- Certaines personnes ont vu Seznec à Morlaix le 13 juin. Sa femme par exemple.

- Vous tombez mal ! J’ai là son procès-verbal d’interrogatoire. Elle affirme le contraire. D’après elle, il n’est rentré que le 14 à 10 heures.

Me Kahn s’est rassis, rouge de confusion.

A 18 heures, le clocher d’une église a sonné.

Bon prince, le président a décidé de lever l’audience. Me Kahn était effondré sur son banc. Il s’est levé lentement et, sans un mot, s’est dirigé vers la petite porte. Tu as voulu montrer que tu n’étais pas atteint et tu as demandé au gendarme une cigarette. Tu l’as allumée lentement en essayant de ne pas trembler.

Extraits du livre de Me Denis Langlois "L'affaire Seznec".
à suivre...
Vous pouvez lire La Dépêche de Brest du dimanche 26 octobre 1924.
90ème anniversaire du procès Seznec : samedi 25 octobre 1924
La Dépêche de Brest du dimanche 26 octobre 1924.

La Dépêche de Brest du dimanche 26 octobre 1924.

Vidal à Houdan in blog Me Denis Langlois

Vidal à Houdan in blog Me Denis Langlois

Houdan. La gare et la barrière in blog Me Denis Langlois

Houdan. La gare et la barrière in blog Me Denis Langlois

La machine  écrire ROYAL 10 in blog Me Denis Langlois

La machine écrire ROYAL 10 in blog Me Denis Langlois

Chaix Dreux Paris. 1923.

Chaix Dreux Paris. 1923.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article