Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

90ème anniversaire du procès Seznec : samedi 1er novembre 1924

Le texte qui suit est extrait du livre de Me Denis Langlois : "L'affaire Seznec".

Un vrai temps de Toussaint. Il pleut et il fait froid. Toujours autant de monde pour s’agglutiner sur les marches du Palais, en espérant faire partie des privilégiés admis dans la salle. Quand les gendarmes t’ont poussé dans le box, tu as senti quelque chose d’inhabituel. Les journalistes s’agitaient sur leurs bancs en se passant les exemplaires d’un journal.

- C’est l’Oeuvre qui a publié un article assez étonnant en votre faveur, t’a expliqué Me Kahn.

Il t’en a apporté un exemplaire. En dissimulant le journal derrière la balustrade, tu as lu :

« Au temps où Dieu parlait, Dieu a dit à Caïn :

- Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?

« Et Caïn répondit :

- Suis-je le gardien de mon frère ? Comment pourrais-je savoir ce qu’est devenu Abel, puisque vous-même, qui savez tout, ne le savez pas ?

« L’Histoire sainte ne dit pas que le Tout-Puissant ait trouvé quelque chose à répliquer. Il est probable qu’il rendit son jugement en ces termes : « C’est bon, fiche-moi le camp et que je ne te revoie plus ! » Ce qui, en fait, revenait à un acquittement, faute d’avoir administré la preuve du fratricide.

« De toute évidence, Dieu n’avait pas trouvé le cadavre d’Abel. Or, un assassinat consiste essentiellement en un cadavre meurtri par une main humaine. Tout le reste est procédure.

« Une promesse de vente, une machine à écrire et un tas de dollars ne font pas la monnaie d’un cadavre.

« M. Quemeneur, légalement, officiellement, n’est pas mort. Aucune preuve de son décès n’existe sur les registres de l’état civil.

« Un cadavre, c’est bien gênant pour l’assassin quand ça se retrouve.

« Un cadavre, c’est bien gênant pour la justice quand ça ne se retrouve pas.

« C’est pourquoi l’assassinat, considéré non plus comme l’un des beaux-arts, mais comme un sport dangereux, présente quelque analogie avec le jeu de cache-tampon. Landru y était passé maître, mais il a tout de même perdu parce qu’il avait trop de dames dans son jeu.

« Quant à M. Quemeneur, il a simplement été égaré sur la grand-route, que coupent tant de voies transversales. Seznec n’avait pas chez lui de rôtissoire et on n’a pas constaté au-dessus de sa cheminée de fumée épaisse dénotant quelque cuisine d’anthropophage. Ainsi, pour M. Quemeneur, l’hypothèse de la fugue reste valable. Celle du suicide est plausible, ainsi que celle d’une conversion qui l’aurait conduit vers une Trappe par le chemin vicinal de Damas. On peut également supposer qu’il a été écrasé par une automobile venant en sens inverse et dont les occupants se sont ingéniés à faire disparaître le corps du délit.

« En tout cas, Seznec n’est pas accusé par un mort… Mais il est rudement défendu par une vivante dont le geste a balayé la Cour et dont la voix a dominé le débat.

« Mme Seznec est une femme admirable. Toutes les forces sociales sont contre son homme : la magistrature, la gendarmerie, l’opinion publique… l’opinion publique, instable, inconsistante, inconsciente et irrésistible comme un raz de marée.

« Mme Seznec défend son homme ; c’est-à-dire qu’elle accuse la police, engueule la magistrature et condamne l’opinion publique. Seznec n’a pas l’air très sûr d’être innocent. Mme Seznec est certaine que Seznec ne peut pas être coupable.

« Et si j’étais juré, j’acquitterais Seznec, bien qu’il ait une réputation déplorable et une vraiment sale gueule (quand un accusé a une sale gueule, les jurés sont toujours d’avis qu’il faut lui enlever ça de sur ses épaules, dans son propre intérêt).

« J’acquitterais Seznec en vertu du précédent CaPin, qui a fixé la jurisprudence, et parce que Seznec a gagné la partie de cache-tampon.. Et puis aussi un peu à cause de…"

Tu n’as pas pu lire la suite. Le président est entré en trombe, suivi par ses deux assesseurs.

- Je voudrais d’abord donner connaissance du résultat des deux enquêtes que j’ai ordonnées à propos des lettres anonymes. Pour la nommée « Suzanne », la police a interrogé le patron du Café de Madrid, boulevard Montmartre à Paris. On ne connaît pas de Suzanne. C’est certainement l’œuvre d’un mauvais plaisant. Quant M. Christofleau, c’est un industriel-paysan, âgé de soixante-dix ans, qui s’est installé à La Queue-les-Yvelines depuis plusieurs années. Pour remplacer les engrais chimiques, il a mis au point un appareil électro-magnétique. La culture par l’électricité en quelque sorte. Ses voisins sont jaloux de lui parce qu’il obtient, paraît-il, des choux et des carottes plus gros que les leurs. Si on procède à des fouilles dans son jardin pour rechercher le corps de M. Quemeneur, on risque de détruire toute son installation et c’est certainement le but recherché par celui qui a écrit la lettre anonyme. J’ai donc décidé d’en rester là.

Le premier témoin de la journée s’est avancé : Dumontel, l’employé de la gare du Havre qui, le 20 juin, vers 22 h 40, avait trouvé la valise de Quemeneur dans la salle d’attente des troisièmes classes. Elle avait été abandonnée par un individu dont il avait remarqué l’attitude suspecte. Un homme de taille moyenne, âgé de vingt à vingt-cinq ans. Ni toi ni Quemeneur donc.

Le second employé a répété à peu près la même chose. Ce n’était pas toi qui avais abandonné la valise. Il avait vu l’individu suspect étendu sur une banquette, la valise sous la tête.

- Ce n’est pas Seznec, a confirmé le troisième. La personne était jeune, je l’ai vue ouvrir la valise et la repousser précipitamment du pied sous la banquette.

Depuis quelque temps l’avocat général mordillait nerveusement sa barbichette. D’un seul coup il a éclaté :

- Tous ce que les témoins ont dit est exact, mais cela s’explique. L’individu en question a été retrouvé et interrogé. Il avait vu la valise abandonnée et l’avait prise pour s’en servir d’oreiller. Quand on l’a vu la replacer brusquement d’un coup de pied sous la banquette, il venait de comprendre l’imprudence qu’il avait commise en s’appropriant pendant un moment un objet qui ne lui appartenait pas !

- Peut-on connaître le nom de cette personne et savoir pourquoi aucun procès-verbal d’interrogatoire ne figure dans le dossier ? a demandé Me Kahn.

L’avocat général a mordillé de nouveau sa barbichette.

- Je ne connais pas plus que vous son identité. Mais la police a vérifié qu’elle n’avait aucun lien avec la disparition de Quemeneur. De toute façon, personne n’a dit qu’il s’agissait de votre client. Cela devrait vous suffire.

- Eh ! bien ça ne me suffit pas !

_ Retrouvons notre calme, a lancé le président. Ce n’est pas Seznec que les employés ont vu, mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas lui qui a apporté la valise à la gare. Il prétend que, cet après-midi-là, il était chez lui à Morlaix. Le problème, c’est que personne ne l’a vu.

On a alors entendu Me Le Bars, huissier à Morlaix, et M. Lesteven, ingénieur. Ils ont été unanimes : le 20 juin, dans l’après-midi, ils s’étaient rendus pour affaires à la scierie. Tu n’y étais pas.

Est arrivée Mme Le Flohic, une voisine de Morlaix, qui a déclaré que, le 20 juin dans la soirée, Angèle lui avait dit : « La patronne est couchée depuis deux heures et le patron est en voyage. Il ne rentrera que demain. »

- C’est des mensonges ! a hurlé Angèle de sa place.

- Du calme, a dit le président. Vous êtes bien pressée, mademoiselle Labigou. Rassurez-vous, je vais vous appeler à la barre pour une confrontation.

Mme Le Flohic a répété, en précisant que, ce jour-l, elle avait gardé chez elle deux des enfants Seznec.

On a don appelé Angèle.

- Le témoin ment ! a-t-elle crié.

Mme Le Flohic s’est rebiffée.

- Vous m’avez même dit que votre patronne était saoule !

- C’est vous qui étiez saoule ! On n’a qu’à regarder votre figure.

Marie-Jeanne s’est dressée et a protesté.

- C’est une honte !

- Je vous en prie, madame, a lancé le président. Je ne vous ai pas appelée.

- Je ne vais tout de même pas passer pour une « ivrognesse » !

Les rires ont fusé. Marie-Jeanne s’est retournée.

- Ne riez pas, c’est très grave ! Le témoin que vous avez entendu a été payé par la police !

Tout le monde alors s’est mis à crier, Mme Le Flohic, Angèle, Marie-Jeanne. On ne s’entendait plus. Dépassé, le président martelait sa table. Angèle s’est précipitée sur Mme Le Flohic et un huissier a dû les séparer. Le foule riait, sifflait, trépignait, comme au spectacle.

Tu as fermé les yeux. Les journalistes ravis noircissaient les pages de leurs cahiers. Le président a ordonné la suspension de l’audience.

A la reprise, c'est Dejaegher qui s'est avancé. Ton meilleur ami. Il y a eu un mouvement dans la salle. Depuis le début du procès, on disait : "Dejaegher va faire des révélations. Il ne va pas laisser condamner Seznec". Mais Dejaegher n'a rien dit. Il s'est contenté de répéter ce qu'il avait déclaré à l'instruction : le 4 juin, il était allé avec toi à Saint-Brieuc. Tu lui avais parlé de l'achat de la propriété de Plourivo moyennant 100 000 francs. Le 27 juin, juste avant ton arrestation, tu lui avais montré les actes de vente. Tu étais inquiet, parce que tu avais peur de perdre tes dollars.

- L'avez-vous vu le 20 juin ?

- Non, seulement le lendemain. Il était en bleu de mécanicien et démontait un carter de voiture. Il avait l'air fatigué et nous n'avons presque pas parlé. D'ailleurs, il n'a jamais été très communicatif. Chez lui tout se passait à l'intérieur. Mais on pouvait lui faire confiance, c'est quelqu'un de sûr. Je le connais depuis longtemps.

Il t'a regardé et s'est éloigné lentement.

Les témoins suivants se sont succédé dans l'indifférence générale. Juges, jurés, avocats, journalistes, spectateurs, tout le monde sommeillait. De temps en temps, le président te posait une question et tu répondais par monosyllabes. Quand, au milieu de l'après-midi, ont commencé à défiler tes anciens codétenus qui affirmaient que tu les avais chargés de rechercher des faux témoins, tu t'es fait encore plus discret. Tu courbais le dos sous l'orage en répétant : "C'est faux !" Tu as juste traité d'escroc Ropars, l'homme aux faux reçus.

- Escroc vous-même ! a-t-il répondu, mais il manquait de conviction.

Un dernier détenu est apparu entre deux gendarmes : Leroux :

- Vous savez, monsieur le président, à la prison Seznec n'est pas un détenu comme les autres. Tout le monde s'occupe de lui. Alors, il y a toujours quelqu'un pour lui proposer quelque chose. C'est tentant. Et puis les provocations, ça existe. Mais vous savez, monsieur le président, c'est quelqu'un Seznec. D'ailleurs, cest le seul en prison qui l'on dit "monsieur".

Personne n'a songé à rire. Leroux t'a regardé en clignant des yeux et est reparti entre ses deux gendarmes.

Avant qu'il ait franchi la petite porte, tu a s lancé :

- Je remercie "monsieur" Leroux de son témoignage.

Quand Lajat, l'imprimeur de Morlaix, est entré, il y a eu ce silence recueilli qui avait déjà accompagné Me Danguy-des-Déserts. Le respectueux silence dû ceux qui affirmaient avoir côtoyé Quemeneur après sa disparition et donc après sa mort officielle. Les témoins de la survie, comme on disait. Des messagers de l'au-delà. Des fantômes présentes parmi nous.

Lajat n'avait rien d'un fantôme. Bien en chair, le visage expressif. Un peu gêné quand même de venir parler de choses irrationnelles à des gens sérieux vêtus de rouge et de noir, juchés sur des estrades.

- Je passais dans la rue de Rennes à Paris. C'était le 29 mai, vers midi. Près de la gare Montparnasse, la terrasse du Café de Versailles, j'ai vu Quemeneur. Je l'ai reconnu, il était avec deux ou trois personnes, mais j'étais pressé et je ne tenais pas à lui parler. Je l'ai vu d'abord de face, puis de trois quarts. Il discutait avec animation.

- Vous êtes sûr que c'était lui ?

- Oui. Autant qu'on peut être sûr lorsqu'on n'a pas parlé à quelqu'un.

- Dites-moi, M. Lajat, je ne mets pas en cause votre sincérité. Cependant je constate que vous avez des verres épais à vos lunettes. Est-ce que vous voyez bien ?

Lajat s'esf fâché.

- Mais bien sûr, si je mets des lunettes, c'est justement pour bien voir !

- L'un de vos amis, M. Inizan, député du Finistère, affirme que vous l'avez souvent croisé dans la rue sans le reconnaître.

- Il exagère. Je pouvais être préoccupé par autre chose. Mais, en ce moment, je vois parfaitement toutes les personnes qui se trouvent dans cette salle.

- Même ce monsieur au fond, près de la porte ?

- Oui, il a une cravate bleue, une petite moustache et porte lui aussi des lunettes.

- Et de près, vous lisez bien le journal ?

- Oui, je suis imprimeur.

On a apporté à Lajat le premier journal venu. C'était L'Oeuvre. Il a commencé à lire le fameux article : "Au temps où Dieu parlait, Dieu dit Caïn..."

- Bon, bon, a dit le président, passons aux témoins à qui vous avez parlé de votre rencontre.

Un paysan en costume noir s'est avancé : M. Bléas.

- Lajat m'a dit : "J'ai l'impression d'avoir rencontré Quemeneur."

- "J'ai l'impression", il n'était donc pas sûr ?

- Je ne voulais pas paraître illuminé, est intervenu Lajat. M. Bléas est quelqu'un de très sérieux, alors j'ai dit : "Je crois que c'était Quemeneur." Mais j'en étais sûr. J'avais peur tout simplement qu'il se moque de moi.

- Si vous aviez peur qu'il se moque de vous, c'est donc que ce n'était pas sérieux ! s'est écrié l'avocat général.

Me Kahn a bondi.

- Je ne vous permets pas de mettre en doute la sincérité du témoin. Depuis le début de ce procès, les témoins de l'accusation disent toujorus la vérité et ceux de la défense sont des aveugles ou des plaisantins. ça suffit ! Tous les témoins ont droit au même respect !

Il s'est rassis. Pour la première fois, il était rouge de colère.

On est passé un nouveau témoin de survie : M. Le Berre, employé des chemins de fer.

- C'était le 27 mai. Je déjeunais dans un restaurant, près de la gare Montparnasse. J'ai cru voir M. Quemeneur passer sur le trottoir. Je ne lui ai pas parlé parce que je n'étais pas en tenue correcte.

- Vous avez cru voir, donc vous n'êtes pas sûr ?

- Je pense que c'était lui, mais je ne peux pas l'affirmer de façon absolue. En tout cas, je le connaissais bien, je l'avais souvent vu à Landerneau.

- A l'instruction, vous avez dit que vous ne l'aviez pas vu depuis six ans.

- Comment six ans ! Mais c'est une erreur. J'ai dit six mois.

- Vous avez pourtant signé votre déposition.

- J'ai dû relire trop vite. Vous savez, devant un juge, on n'est pas dans son état normal...

L'avocat général s'est dressé sur son siège.

- Je sais bien que Me Kahn va encore protester, mais je voudrais lire une lettre que je viens de recevoir. Elle provient d'un homme également sérieux, M. Nicole, ancien commerçant de Brest installé aujourd'hui à Neuilly-sur-Seine, qui connaissait bien lui aussi M. Quemeneur. Voici ce qu'il écrit :

"Je m'explique parfaitement les erreurs commises par les témoins qui ont cru reconnaître Quemeneur. Moi-même, plusieurs fois, j'ai été victime d'une semblable méprise. Un jour, en allant prendre le métro, j'aperçois M. Quemeneur. Je m'avance et lui tends la main. Il reste immobile. C'est alors seulement que je me suis aperçu que ce n'était pas lui. La ressemblance était incroyable : même allure, même démarche, même visage, mêmes dents en or. Il est évident que M. Quemeneur a un sosie à Paris."

- Un sosie ! s'est écrié Me Kahn. Vous ne savez plus quoi inventer.

à suivre...
Vous pouvez lire ici La Dépêche de Brest du dimanche 2 novembre 1924.

Et puis...

Au sujet du personnage trouble que fut de Jaegher, sur ce blog :

"Et si je vous dis de Jaegher ?"

L'Oeuvre. Journal du Breton Gustave Téry.

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Morlaix. L'ancienne prison de Creach Joly.

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Morlaix.

Morlaix.

90ème anniversaire du procès Seznec : samedi 1er novembre 1924
Plan de Morlaix in Guide Michelin 1922.

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Les Etablissements De Jaegher.

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