Affaire Seznec : La piste de Lormaye

Pierre Quémeneur a-t-il été assassiné par Guillaume Seznec à Lormaye ?

90ème anniversaire du procès Seznec : mardi 28 octobre 1924

On a moins ri à l’audience suivante. Les jurés, les avocats, les journalistes, le public, tout le monde trouvait que les choses traînaient en longueur. Cet interrogatoire tatillon n’en finissait pas. Quand allait-on enfin passer au plat de résistance : l’audition des témoins ?

Le président a abordé le problème des dollars-or qui, d’après toi, avaient servi à payer la propriété de Plourivo. Il voulait savoir comment tu les avais transportés avec toi le jour du paiement.

- Mais enfin où la mettiez-vous cette boîte invisible ? Vous avez rencontré plusieurs personnes dans la rue de Brest. Aucune n’a remarqué que vous aviez un paquet lourd et volumineux.

- Evidemment, j’aurais dû porter un écriteau « transport de dollars » !

Nouveaux rires, mais le président n’a même pas relevé l’ironie.

- Pendant le déjeuner avec Quemeneur, où l’aviez-vous placée ?

- Sur mes genoux. Vous pensez bien que je ne la quittais pas.

- C’est faux. L’hôtelier qui vous servait à table a tourné autour de vous, il ne l’a pas vue et aucun moment il n’a entendu, dans votre conversation, prononcer le mot « dollars ».

- Cela prouve que nous avions affaire à un homme discret ! s’est exclamé Me Kahn.

- Quand Quemeneur est rentré à son domicile, a insisté le président, il aurait dû l’avoir sur lui cette fameuse boîte. Or, ni sa sœur ni la bonne ne l’ont vue. Comment expliquez-vous cela ?

- Il vous a déjà dit qu’il les avait remis, a répliqué Me Kahn agacé. Comment voulez-vous qu’il sache ce qu’ils sont devenus ? Quemeneur a pu s’en séparer aussitôt.

- Je vous en prie, maître, c’est à votre client que je pose la question.

- Aussi longtemps que vous lui demanderez d’interpréter les faits, je me permettrai de répondre à sa place !

- Alors dans ce cas, je n’ai plus qu’à fermer mon dossier et à rentrer chez moi !

Le président s’est levé mais la conviction n’y était pas. Tu as tout de suite compris qu’il allait se rasseoir. Il l’a fait en bougonnant. Devant toi, Me Kahn s’efforçait de retrouver son calme.

Un long silence gêné, puis le président a replongé dans ses papiers.

- Je voudrais maintenant, Seznec, aborder une question qui est loin d’être à votre honneur : la recherche par des moyens détournés de faux témoins qui devaient vous être favorables.

Malgré toi, tu as rougi et baissé la tête. Tu aurais voulu rester impassible, considérer tout cela avec hauteur ; mais, le cou rentré dans les épaules, les mains crispées, tu attendais l’orage.

- J’ai lu une lettre datée du 20 août 1923 que vous avez tenté de faire parvenir clandestinement à votre femme en l’enroulant autour de l’anse d’un panier à linge. Vous y écrivez : « Avec toutes les injustices qu’il y a contre nous, nous ne pouvons arriver à nous faire justice qu’en employant les grands moyens. » Et quels sont ces grands moyens ? Tout simplement de faux témoignages !

Tu as été sur le point de répliquer sur le même ton, mais tu as pensé que cela allait faire durer cette situation inconfortable. Alors, d’une voix éteinte, tu as dit :

- Faux, peut-être pas. Je voulais prouver mon innocence le plus rapidement possible. Que voulez-vous ? J’étais en prison, je ne pouvais pas bouger. Je pensais à ma femme, à mes enfants. Je voulais que l’on cherche des témoins.

- Ce sont d’évidentes maladresses, a ajouté Me Kahn. Mais elles ne prouvent rien contre mon client, sinon son affolement. On a vu des innocents aller jusqu'à l’aveu.

Cela n’a pas suffi. Le président a lu la lettre entièrement, en insistant sur les passages les plus gênants. "Il faut que tu essaies de trouver des gens qui diront avoir vu la promesse de vente avant le 24 mai." "Va voir le père Maingourd à Landivisiau et le Russe associé à Lagadec. Dis-lui qu’on travaillera peut-être ensemble à ma sortie." "Cherche aussi des témoins pour établir que la machine à écrire a été achetée le 14 juin à M. Ferbourg par un magasin de Paris et revendue à un nommé Pouliquen." "Va voir Métais à Brest, dis-lui que c’est important pour moi et que je le récompenserai."

Au silence lourd de la salle, au visage scandalisé des jurés, tu as compris qu’il fallait à tout prix répondre. Tu as rassemblé tes forces et tu es parvenu à articuler :

- Vous avez la lettre. Cela veut dire qu’elle n’est point parvenue chez moi. Je n’ai donc fait aucun tort à qui que ce soit !

Dans la salle il y eut un « Oh ! » général et tu as compris que tu n’avais fait qu’aggraver ton cas. La suite, tu l’as entendue dans un brouillard. Le président a lu une nouvelle lettre que tu avais essayé de faire parvenir à Marie-Jeanne par un autre moyen, celle où tu lui indiquais un procédé pour correspondre clandestinement.

- Mais c’est un truc vieux comme le monde, s’est exclamé Me Kahn, écrire avec de la salive, vous pensez bien que ça ne pouvait pas aller plus loin. C’était juste un moyen pour Seznec de dire à sa femme des choses intimes qui ne regardaient pas l’administration pénitentiaire.

Tu n’as refait surface qu’en entendant le président parler de ta tentative d’évasion de la prison de Morlaix.

- Vous croyez que c’est l’attitude normale d’un innocent ! Vous avez fait un trou dans le mur de votre cellule et arraché des barres de fer. Le hasard a voulu qu’on vous surprenne dans le couloir et, malgré votre résistance, on a pu vous maîtriser et vous enfermer dans une autre cellule.

- Je n’ai pas eu grand mérite, as-tu répondu machinalement. Les murs de la prison sont tellement rongés par l’humidité qu’on peut les entamer avec l’ongle.

On a ri et tu as cru être tiré d’affaire, mais le président est revenu la charge.

- Vous avez voulu aussi vous suicider. Dans une lettre qu’on a saisie, vous donniez rendez-vous à votre femme au ciel, « au pied du trône de Dieu ».

Tu n’as pas répondu mais il n’a pas lâché prise. Il est passé à l’affaire Ropars, ce détenu qui devait te procurer de faux reçus établissant ue tu étais Brest le 13 juin et qui avait tout raconté à la police, la veille du procès.

La colère a été la plus forte et tu t’es écrié :

- Mais c’est un homme qui a voulu faire chanter ma femme ! C’est lui qui a tout manigancé. C’est lui qui m’a fait écrire. J’ai eu tort bien sûr de l’écouter. Je suis tombé dans le panneau. En fait, ma femme et moi, nous sommes les victimes d’une escroquerie…

- Mais d’une escroquerie qui pouvait vous sauver ! a conclu le président dans une dernière estocade.

Ce n’est qu’au début de l’après-midi que l’huissier a appelé les premiers témoins.

Tout sourire, barbe noire largement déployée, petite canne effilée et chapeau d’artiste à la main, le commissaire Achille Vidal s’est approché de la barre ou plutôt de la chaise paillée qui, faute de place, en faisait office. Face aux jurés, en jouant de son accent du midi et de sa facilité de parole, il a raconté longuement son enquête à Paris, à Houdan, à Dreux et au Havre. Pour lui, pas de doute. Tes mensonges, tes silences, tes contradictions t’avaient désigné tout de suite comme le coupable.

- Mais dites-nous, a demandé le président, avez-vous personnellement une idée de l’endroit où l’accusé a fait disparaître le corps de M. Quemeneur ?

- Non, mais je voudrais vous faire part d’une expérience que nous avons effectuée le long de la route près de Houdan. En deux heures, un inspecteur a réussi à creuser dans le sable un trou d’un mètre de profondeur, de la grandeur d’un homme. Et cela sans aucun outil, rien qu’avec ses mains.

Sensation dans la salle.

Pour la première fois, Me Alizon, l’avocat de la famille Quemeneur, a déplié son immense silhouette.

- Monsieur le commissaire, pensez-vous que le corps de M. Quemeneur ait pu être jeté dans un étang ?

- Oui, bien sûr. Pas très loin de Houdan, vers Gambais, là où Landru a fait disparaître ses victimes, il y a des étangs qui ont une profondeur de 30 à 40 mètres. Un corps qui y est jeté ne remonte jamais !

Avec le commissaire Cunat, le sourire a disparu et l’accent est devenu rocailleux. Il a bien sûr parlé de la découverte de la machine à écrire dans ton grenier. Me Kahn s’est alors dressé comme un ressort.

- Pourquoi n’avez-vous pas indiqué dans votre procès-verbal de perquisition que vous aviez procédé au démontage de la machine ?

- C’est un oubli. Nous voulions faire vite pour transmettre la procédure à Paris ;

- Un point aussi capital, c’est incroyable. Vous vous rendez compte qu’on pourrait vous accuser d’avoir traficoté la machine et pourquoi pas changé le clavier !

- Maître ! s’est écrié le président scandalisé. Est-ce que vous vous rendez compte que vous mettez à nouveau en cause la police ?

- Pas du tout, je pose une question c’est tout !

- Eh bien ! le commissaire Cunat vous a répondu.

L’inspecteur Bonny lui a succédé, cheveux gominés et costume dernier cri. C’est lui qui le premier avait interrogé les témoins du Havre.

- Comment avez-vous procédé pour savoir si c’était bien Seznec que ces gens avaient vu ? a demandé le président.

- Ils me l’ont décrit, tout correspondait. Je leur ai alors montré la photo anthropométrique, ils ont confirmé.

- Est-ce que ce ne serait pas le contraire ? a lancé Me Kahn.

L’inspecteur Bonny a fait semblant de ne pas comprendre. Me Kahn a insisté.

- Non, j’ai enregistré les dépositions, puis seulement après j’ai montré la photo.

- Et l’œil plus petit que l’autre Ah ! ça chacun est libre de décrire les suspects comme il veut ! Un policier n’a pas à intervenir dans les dépositions…

Texte extrait du livre de Maître Denis Langlois "L'affaire Seznec".

à suivre...
Vous pouvez lire ici La Dépêche de Brest du mercredi 29 octobre 1924 en page 3.
Guillaume Seznec dans le box des accusés. Devant lui, Me Kahn. In blog Me Denis Langlois.

Guillaume Seznec dans le box des accusés. Devant lui, Me Kahn. In blog Me Denis Langlois.

Le commissaire Achille Vidal.

Le commissaire Achille Vidal.

L'inspecteur Pierre Bonny. Secrétaire du commissaire Vidal pendant l'enquête.

L'inspecteur Pierre Bonny. Secrétaire du commissaire Vidal pendant l'enquête.

Liberté du Sud-Ouest du 28 octobre 1924 in blog Me Denis Langlois

Liberté du Sud-Ouest du 28 octobre 1924 in blog Me Denis Langlois

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